2002

Avant qu'il soit trop tard

Manœuvre d’art public dans le cadre de l'événement Urbaine Urbanité 1 organisé par Galerie FMR, quartier Hochelaga-Maisonneuve (Montréal)

Un développement qui ne tient pas compte du monde

Créée par Gilles Bissonet et Pierre Crépô, Galerie FMR était une structure itinérante qui, depuis 1995, initiait des événements pour développer une pensée critique par rapport à l’art public et à son impact sur la vie citoyenne. En 2002, les deux artistes conçurent l’événement Urbaine Urbanité 1 afin de questionner la rapide transformation du quartier Hochelaga-Maisonneuve, un quartier parmi les plus pauvres au pays, mais chargé d’histoire. Pendant cinq jours, sept artistes ont présenté des interventions autour de la «future» place Valois, angle des rues Ontario et Valois. Cet espace populaire très achalandé était à la veille de disparaître pour devenir une place publique dotée d’un square, de logements et condos, de commerces huppés et d’une éventuelle Maison de la culture.

Trois immeubles étaient voués à être démolis tout de suite après l’événement: un restaurant, un garage et l’immeuble abritant les bureaux de la député ainsi que de l’hebdomadaire local. Afin de leur donner un caractère fantomatique, leurs façades avaient été recouvertes de peinture blanche, simulant ainsi leur disparition avant leur réelle destruction – comme si toutes traces du passé étaient déjà effacées. Urbaine Urbanité 1 visait à remettait en question, par le biais de l’art, le peu de place des citoyens et citoyennes dans l’urbanité actuelle et à susciter des échanges avec les résidentEs et les organismes communautaires du quartier affectés directement par la gentrification transformant leur quartier.

Un deuil en blanc

Ce projet s’inscrivait dans la suite de mes préoccupations, exprimées notamment avec La maison aux fenêtres rouges, face à la transformation de certains quartiers montréalais. Cette fois-ci, je pouvais agir directement auprès des personnes concernées. Je souhaitais créer un événement de résistance, mais aussi de célébration, une opération-deuil pour un pan de culture populaire qui s’éteignait.

Puisant à la symbolique du rituel funéraire blanc (et non noir), j’ai investi le bâtiment désaffecté du restaurant La belle gare Valois (opéré pendant des années), ainsi nommé à cause de l’ancienne voie ferrée du Canadien National qui traversait diagonalement le quadrilatère. Tout l’intérieur était resté quasiment inchangé. J’ai recouvert les tables et les chaises de tissu blanc; les assiettes et les fourchettes nécessaires au rituel avaient été peintes en blanc et déposées dans des assiettes également blanches. Dans ce décor immaculé, j’étais moi-même toute vêtue et maquillée de blanc afin d’incarner un personnage-fantôme, Irène, qui aurait vécu et travaillé dans le quartier il y avait plusieurs années. Et qui revenait voir ce qu’il advenait de ce quartier qu’elle avait tant aimé. Voici l’histoire que je lui avais inventée:

Je m’appelle Irène
Enfant, je jouais avec une des filles de la famille Valois,
sur leur grand terrain.
J’ai travaillé au spinning de la Dominion Textile,
de 1900 à 1925.
À la fin, je gagnais 10 sous de l’heure,
pour 55 heures par semaine.
J’allais toujours danser le samedi soir.
Je suis morte en 1934.

Rituel de deuil face à la disparition d'un coin de quartier

Au préalable, j’avais distribué 800 sacs en papier blanc aux portes des résidentEs des alentours, identifiés «AVANT QU’IL SOIT TROP TARD parce qu’on est ici pour rester», contenant un dépliant explicatif de mon intervention et un coupon invitant à une dégustation gratuite de gâteau blanc au crémage blanc dans ce qui fut La belle gare Valois. Les sacs contenaient également un petit contenant de verre de trois pouces de hauteur, étiquetés spécialement à cet effet, pouvant servir à recueillir un élément-souvenir du restaurant avant sa démolition. Les personnes étaient invitées à prélever elles-mêmes ce fragment (morceaux de brique, de bois, etc.) et à apporter, au besoin, les outils nécessaires: pic, marteau, etc. Les résidentEs répondirent en grand nombre à l’invitation de venir partager un dernier moment à La belle gare Valois et de repartir avec un «souvenir». Une personne a même recueilli de la graisse de friture refroidie, laissée dans la cuisine !

À partir de photos prises aux alentours du lieu d’intervention, j’ai réalisé des affiches-témoins poétiques imaginant l’impact possible de la disparition de différents éléments familiers. De plus, des photos historiques, puisées à même la collection de l’Atelier d’histoire Hochelaga-Maisonneuve, étaient présentées et servaient de points de réflexion sur le passé du quartier, au moment même où on s’interrogeait sur son futur.

J’étais à ce moment-là impliquée activement dans un organisme communautaire du quartier, le CARRÉ (Comptoir Alimentaire de Ressources, de références et d’Entraide (voir «Art communautaire»). Ce furent des bénévoles de cet organisme qui préparèrent quotidiennement les gâteaux qui étaient servis durant l’événement. Le personnel et des bénévoles du CARRÉ ont décidé de s’impliquer davantage: sur la terrasse extérieure du restaurant, ces personnes ont offert un spectacle de lipsing, après lequel elles ont passé le chapeau dans le but d’amasser de l’argent pour les prochains paniers de Noël à distribuer; et elles ont invité le public à rêver l’aménagement du quartier en participant à la fabrication d’une maquette.