2000-2003

Caméra en main

Projet en deux temps : 1 Intervention urbaine et participation aux Yeux rouges – 24 heures de performance (commissaire: Sylvie Cotton), dans le cadre de l’événement PassArt (Rouyn-Noranda); 2 Projet internet avec participation du public, Studio XX (Montréal)

Questionner la notion d’identité dans notre monde moderne

J’ai ensuite commencé à développer des projets où le public était amené à une forme de participation plus grande que lors de mes projets antérieurs. Animée de la même indignation, je délaissais les préoccupations englobantes mondiales pour des enjeux concrets sur le plan local et pour des relations interpersonnelles plus étroites. Le premier de cette série, Caméra en main, se déroula en deux temps, et débuta dans la ville de Rouyn-Noranda.

1e partie : intervention urbaine

L’événement PassArt a présenté 2 000 oeuvres dans divers lieux d’exposition de Rouyn-Noranda afin de souligner le «passage» à l’an 2 000 et faire le point sur les tendances actuelles en arts visuels au Québec. C’est dans ce cadre qu’eut lieu l’événement Les Yeux rouges – 24 heures de performance réunissant une quarantaine d’artistes et quelques critiques d’art. C’est à ce titre que j’avais été invitée à y participer, étant donné mon implication dans la revue ESSE arts + opinions. Mais plutôt que de répondre à la demande qui m’avait été faite de parler d’art, j’ai préféré répondre par une action, en fait par le compte-rendu d’une action initiée quelques jours auparavant. Je poursuivais ma démarche de ramener «l’extérieur à l’intérieur», dans ce cas-ci une intervention sur le terrain au sein d’une programmation avec un temps de présentation limité.

Toute la semaine précédente, j’avais arpenté un même quadrilatère au centre de Rouyn-Noranda, notamment le centre d’achats Les Promenades du cuivre, afin que les gens puissent m’apprivoiser. J’avais confectionné un costume de circonstance, en lien avec une des ressources principales en minerai de la région et avec la nature grouillante d’insectes voraces : de couleur cuivré, cousu de fil de cuivre et agrémenté de moustiquaire anti-bébittes. Comme je revenais d’un séjour annuel aux Iles-de-la-Madeleine, j’y avais incorporé deux éléments de cette région, question de rapprocher deux coins du Québec aux antipodes géographiques : du sel de mer obtenu par évaporation (pour mettre «un peu d’eau salée en Abititi», comme écrit Jacques Ferron) et une branche d’arbre dit «rabougri», dévasté par les vents forts (peinte en cuivré, telle un paratonnerre capteur d’énergie). Pour compléter, je portais mes attributs fétiches protecteurs : une de «mes» poules noires ainsi qu’un morceau de fourrure de loup.

Première étape : Enquête photographique nomade — exposition urbaine

Le coeur de cette intervention résidait dans une enquête photographique. J’abordais les personnes rencontrées en leur posant une question et en leur demandant d’y répondre par le moyen d’une photographie. Le public était donc amené à poser un geste plus impliquant que lors de mes projets précédents où son rôle consistait surtout à se laisser photographier. D’où le titre Caméra en main.

Je continuais à être préoccupée par la banalisation grandissante de notre univers, accentuée par le phénomène de la mondialisation économique. Je souhaitais susciter la réponse à cette question : «Qu’est-ce qui donne à Rouyn-Noranda un caractère unique ?», cette caractéristique qui échappe encore à l’uniformisation, qui ne se trouve pas ailleurs, qui fait qu’en le voyant, on dise sans hésitation «Ah ça, c’est Rouyn-Noranda!». Cette question visait à soulever les questions d’identité et d’appartenance à un territoire dans le contexte actuel et à recueillir la perception que les gens ont de leur milieu et de leur place dans le monde. Est-il possible de démontrer que des différences existent encore?

La réponse à cette question n’était pas toujours évidente… Un homme, de la frustration dans la voix, s’est exclamé : «Ça fait 40 ans que j’habite à Rouyn-Noranda et chu pas capable de répondre à cette question!» De plus, je souhaitais recueillir une réponse sous forme d’image, donc de traduire en langage photographique ce qui relevait d’une idée. Mais même si plusieurs personnes concevaient difficilement quelle image elles pourraient proposer, elles avaient amplement de temps pour parler de leur ville. En effet, dans le périmètre arpenté, j’ai rencontré une partie seulement de la population, pour la plupart inoccupée, et un grand nombre de personnes seules pour lesquelles une oreille était bienvenue. C’est pourquoi, à partir des réponses recueillies, j’ai pris moi-même plusieurs photos qui traduisaient les idées exprimées. Des photos m’ont également été fournies par certaines personnes. Une entrevue à la radio de Radio-Canada Abitibi m’a permis de faire connaître mon intervention. Comme je me promenais beaucoup dans les rues, j’ai aussi ajouté des images que j’ai moi-même captées.

Il est ressorti les réponses suivantes concernant le caractère unique de Rouyn-Noranda: la présence des nombreuses mines; la proximité de la nature; son emplacement sur le bord de trois lacs; son histoire particulière liée à son développement; sa propreté, en comparaison avec d’autres villes; les infrastructures mises en place (piste cyclable, etc.); la cueillette de bleuets avec une tapette (activité non permise); l’invasion de chenilles puis de papillons pendant 7 à 10 jours, dont on m’a beaucoup parlé parce que c’était la saison – en si grand nombre qu’on avait de la difficulté à circuler; la piste cyclable était glissante comme une patinoire, les autos complètement recouvertes, les portes difficiles à ouvrir. D’autres réponses portaient sur la réputation de personnes travaillantes. L’un a déclaré: «Ma réponse, c’est pas quelque chose qu’on peut photographier. C’est la possibilité que donne cette ville d’accéder à autre chose, d’avoir des ouvertures qu’on n’aurait jamais cru possible en venant d’ailleurs». Plusieurs personnes ont accédé à la scène publique; la ville a fourni à la Ligue nationale le plus grand nombre de joueurs de hockey par capita.

D’autres réponses affichaient un ton plus critique: le plus haut taux de suicides au Québec; la forte pollution; les dépôts de résidus miniers, à la suite de la fermeture de mines; les produits acides utilisés pour détacher le minerai extrait, qui laissent des traces oranges dans le paysage; la fonderie où sont chauffées des cargaisons complètes d’ordinateurs, de téléviseurs, etc., et ce, la nuit pour que ça soit moins visible; le grand nombre de personnes oisives, ce qui n’est pas nécessairement caractéristique de Rouyn-Noranda, mais fut mentionné souvent.

Dans l’idée de créer un rapport direct avec l’histoire locale et sur un ton plus humoristique, je posais également une autre question ainsi formulée: «Si une nouvelle vague de prospecteurs se pointait aujourd’hui à Rouyn-Noranda, qu’est-ce qui pourrait exciter leur convoitise?» Cette question a amené quelques réponses telles que : les guichets automatiques, le casino, le centre d’achats, les machines de loterie vidéo – de vraies mines d’or, qui profitent très bien, mais pas à tout le monde.

Afin de pouvoir présenter sous forme d’affichettes le résultat de mon enquête photographique, j’avais préparé une maquette graphique dans laquelle il m’était facile d’insérer une image et que je faisais imprimer en plusieurs exemplaires – le nom de la personne participante était indiqué (à moins d’avis contraire). Ces affichettes furent ensuite apposées sur les poteaux du centre de Rouyn-Noranda. Plusieurs modèles pouvaient ainsi être en circulation. Le projet a donné lieu à une exposition urbaine ouverte qui a pu rejoindre le plus de gens possible et a permis aux participantEs de disposer d’un moyen de production et de jouer un rôle dans l’espace public. L’idée était de renvoyer l’image que les gens m’ont donnée de leur ville. Et il n’y a pas juste la publicité qui peut s’exposer dans l’espace public!