1998

Il fait un temps de loup rouge

Intervention extérieure sur dix jours (incluant un texte de fiction) et participation du public, symposium Proximités—Abri pour un temps incertain organisé par le centre d’artistes le Grave (Groupement des arts visuels de Victoriaville); commissaire : Catherine Gagné (catalogue)

Situé au sein d’une région pionnière en matière de récupération et de recyclage, le Grave souhaitait explorer l’idée d’assurer la survie d’une oeuvre artistique en la recyclant. En tant qu’artistes participantEs, nous avions reçu le défi d’intégrer dans notre intervention une oeuvre d’unE autre artiste. Le thème d’«abri» avait été choisi en référence au statut précaire de l’objet d’art et, par extension, à celui de l’artiste. Le symposium Proximités – Abri pour un temps incertain a présenté dix interventions dispersées sur des sites extérieurs de Victoriaville, des conférences et des débats autour de cette problématique du recyclage artistique.

Un lieu à faire vivre peu à peu

Le deuxième d’une série de quatre

Le projet Il fait un temps de loup rouge a été conçu en fonction de l’histoire propre de la ville. De même facture que les deux autres qui suivront, il sera ici présenté de façon plus développée afin de mieux en expliquer la complexité et pour éviter la répétition. En résumé, il s’agissait d’une installation-théâtre de rue, grossissante au fil des jours; une mise en scène développée à partir d’une fiction écrite spécifiquement en fonction de Victoriaville et basée sur des faits réels et légendaires, avec figurante en costumes. Ce projet m’a permis de pousser plus loin mon intention de sortir des lieux artistiques fermés et de rejoindre un large public, tout en créant, par la même occasion, un lieu convivial à habiter pendant quelque temps. Le dépliant du symposium présentait ainsi ma proposition: «Élaboration d’un théâtre à travers lequel l’artiste et le public mènent progressivement le jeu durant dix jours sur des sujets socio-politiques.»

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L’histoire à la source du projet Il fait un temps de loup rouge a tenu compte du site extérieur qui m’avait été attribué: le terrain de l’ancien Hôtel Central, au centre-ville de Victoriaville, un des premiers hôtels de la ville, bâti en 1869 et emporté par les flammes en 1996. Ce site historique était bien connu de la population. Outre ce fait, mon récit intégrait des éléments de l’histoire industrielle de la ville, dont son réseau ferroviaire, établi en 1854, disparu dans les années 1950, et qui contribua à faire de Victoriaville un des plus grands centres de l’industrie du meuble au début du siècle. Le reste de l’histoire relevait de la fiction…

Il s’agissait d’une recherche de type policier à l’intérieur d’une intrigue poétique. Le récit commençait avec la découverte d’un chandelier dans les décombres de l’hôtel, remis à la seule descendante de la famille habitant encore dans la ville, Adélina. Celle-ci retrouvera la raison de la présence de ce chandelier en retraçant l’histoire de son arrière-arrière-grand-mère. Cette histoire relevait également d’un travail d’écriture de l’ordre du fantastique, où l’humain et l’animal se confondaient parfois… Elle mêlait divers niveaux de temps, réels et imaginaires: le temps présent (celui d’Adélina) et le temps passé (celui, plus ponctuel, des années 1870 et celui, plus vague et reculé, de la Nouvelle-France, avec l’évocation de la sorcellerie de l’époque et d’une légende de loup-garou, propre à la région des Bois-Francs). Le texte puisait aussi à même les contes québécois pour les réactualiser dans le contexte présent. L’évocation d’une cabane d’enfance par Adélina peut être compris dans le sens d’un passé à la fois personnel et collectif. Tout comme la notion d’héritage, importante dans cette histoire.

Cette forme de fiction permettait de traiter de divers sujets liés au social et au politique. Elle pointait les pouvoirs financiers qui, au nom d’une sacro-sainte mondialisation qui se révélait désastreuse, se protégeaient et s’engraissaient, au détriment du reste de la population. Le récit proposait une ouverture, en présentant une Adélina transformée en cours de route, enrichie par les pulsions ténébreuses et animales qu’elle laissait la traverser et qui, à la fin, tentait une action en tendant une perche vers l’autre.

Un univers où se réfugier par temps difficile

Une scène extérieure à la façon de troubadours contemporains

Mais la conception de ce projet n’était pas assujettie au texte. L’intervention réalisée pendant le symposium Proximités consistait en une installation extérieure de type théâtral: la construction au fil des jours d’une scène, sur des estrades, qui reconstituait les diverses pièces d’une maison. Alors que, pour les projets réalisés antérieurement, une telle «maison» fut présentée selon une disposition fermée à l’intérieur de laquelle se déplaçait le public, à Victoriaville, elle fut disposée ouverte aux quatre vents, comme une peau retournée.

Ce projet qui faisait suite à celui de Tite-Pichenotte s’y apparentait par le fait qu’il proposait un texte de fiction en sections. Mais étant donné qu’il s’agissait d’un symposium (ce qui impliquait de créer devant le public), la présentation de la fiction d’Il fait un temps de loup rouge avait un déroulement dans le temps, à raison d’un «épisode» par jour. Chacune de ses sept parties était rattachée à une des pièces de la maison en construction – et à autant de jours de montage de l’installation. Il fallait suivre le projet pendant toute sa durée pour en connaître le dénouement final. Les photographies accompagnant chaque partie du récit littéraire étaient réalisées sur place dans l’installation, une fois la «mise en scène» quotidienne terminée. Elles incluaient toutes une personne incarnant le personnage principal d’Adélina à divers moments de l’histoire.

Le matériau principal d’Il fait un temps de loup rouge était le même type de tissu de satin rouge utilisé pour le projet Tite-Pichenotte, qui recouvrait de la même manière le mobilier et sur lequel étaient disposés les divers accessoires d’un intérieur somptueux. cadre, tablette, lampe, photographies encadrées… Du tissu noir pendait en lambeaux le long des murs. De la fourrure couvrait certaines parties du mobilier. À la noirceur, un éclairage dirigé mettait en relief les volumes cachés sous le tissu. Rien n’était fait pour cacher l’aspect théâtral de la mise en scène. Des rideaux «de scène», constitués de tissu à carreaux rouge et noir, délimitaient chaque pièce de la maison.

Un autre élément récurrent était l’eau, présente dans des bassins noirs installés au sol, au bas des estrades, devant chacune des pièces qui se trouvaient à être reflétées comme dans un miroir liquide, images fuyantes sur fond noir. Ces bassins furent construits à raison d’un par jour, pour aller de pair avec la portion de maison construite. Cette présence envahissante de l’eau, qui a fini par encercler l’installation, a fait en sorte que la maison érigée est devenue un bateau. Qui voguait, voiles au vent (le vent est d’ailleurs évoqué dans le texte; son effet a donné son nom à la maison). Les estrades avaient d’ailleurs été disposées pour évoquer la forme d’un navire, allongé aux deux extrémités.

Dans chaque scène, il y avait la présence d’une même cruche rouge, déplacée d’une journée à l’autre – élément irrationnel, inexplicable, mais qui, par sa présence constante, faisait un lien entre les scènes.

Celle qui veille...

En réponse au défi de recyclage lancé par le Grave, le projet Il fait un temps de loup rouge intégrait une projection-diapo d’une sculpture de Paul Grégoire intitulée La sorcière. Cette oeuvre avait été créée pour l’Halloween 1995, installée sur le balcon de la maison de l’artiste pendant quelques mois, puis réexposée l’année suivante, à la demande des résidentEs. Cependant, elle fut volée deux semaines après cette 2e installation. L’artiste en avisa par écrit les voisinEs dont les nombreuses réactions outrées (qui étaient affichées sur le site du symposium) démontrèrent un attachement à cette oeuvre devenue avec le temps «notre» oeuvre, si présente dans le paysage qu’elle en était venue à appartenir à tout le monde. L’événement organisé par le GRAVE donnait une deuxième vie à La sorcière dont il ne restait que des photographies – oeuvre éphémère par la force des choses.

La symbolique de la «sorcière» s’accordait bien avec le type de fiction développée, jouant sur l’intrusion au sein du réel d’éléments fantastiques, souvent puisés aux légendes ou aux mythes. Un écran blanc, installé en permanence sur un mur au-dessus de l’installation, inactif le jour, recevait le soir la projection d’une image de La sorcière et, faisant aussi office de grande voile, accentuait la métaphore du bateau.

Le jour vs la nuit

L’intégration de La sorcière a été un élément déterminant. Puisque son image n’apparaissait qu’à la noirceur, elle a amené à canaliser tout le projet sur une opposition du jour vs la nuit. Le texte de fiction soutenant le projet Il fait un temps de loup rouge s’est développé en deux facettes pour chaque épisode: une partie se déroulant le jour, où l’intrigue est de type réaliste, et une autre la nuit, alors que la période du sommeil livre cours aux forces inconscientes agissantes : métamorphose animale, rêve, légende, ouverture sur le passé familial, sensibilité plus grande aux drames vécus, rôle de guide de l’ancêtre…

Le déroulement du projet s’appuyait lui aussi sur cette opposition. Les costumes confectionnés pour l’occasion, de nature intemporelle quoique manifestement non modernes, différaient selon qu’ils étaient revêtus de jour ou de nuit. L’environnement sonore de l’installation était lui aussi conçu différemment selon le moment de la journée qu’il accompagnait. Le jour, on pouvait entendre un reel québécois, enregistré au ralenti, pour établir un autre rapport au passé et pour s’accorder avec un des traits du personnage principal qui compose au violon. Le soir, un montage sonore réunissait hurlements de loups, bruits de vent dans des voiles de bateaux et vagues de la mer – tous des éléments plus actifs lorsque s’installait la noirceur…

Cette opposition du jour vs la nuit m’a amenée à formuler ce concept d’inversion: les puissances supposément maléfiques (créatures diaboliques, loup-garous, sorcières, vampires, morts-vivantEs, etc.) sont plutôt de notre bord, car elles s’opposent aux pouvoirs politiques et économiques, aux effets beaucoup plus dévastateurs. Elles cherchent plutôt à défaire cet ordre dominant qu’elles ne peuvent accepter sans réagir, et non pas à détourner l’humanité vers le «mal». Si, jusqu’à maintenant, tous les recours habituels n’ont pas empêché le monde d’aller aussi mal, il serait peut-être bon d’aller puiser ailleurs. Comme la nuit se révèle plus profitable en regard des dommages causés par le jour, ne vaut-il pas la peine d’essayer d’y trouver quelques éléments de solution? En jouant sur un autre terrain et en se servant d’autres forces à notre disposition? C’est d’ailleurs pendant la nuit que l’on refait ses forces. Où les puise-t-on, sinon dans les pulsions qui n’attendent qu’à servir? Le jour était ainsi présenté comme plus insécurisant et agressant (lumière crue, forte) que la nuit qui, elle, apporte un apaisement, ainsi qu’une meilleure connaissance de sa nature propre. Il fait bon s’abandonner aux forces sombres, comme une façon d’échapper à celles du jour, implacables, là où elles ne peuvent venir nous chercher.

La sorcière participait symboliquement à cet univers, à titre de présence invisible bénéfique. Elle venait apporter son aide dans la recherche du personnage principal. Volant au-dessus de la maison d’Adélina, elle agissait comme un véritable rempart, un «abri pour un temps incertain», celui de notre monde actuel.

De même, accrochée au-dessus de chaque scène, apparaissait une poule noire, morte, suspendue la tête en bas. J’avais déjà abordé cette symbolique de la poule noire, présente dans les contes québécois, dans le texte qui accompagnait la présentation de Tite-Pichenotte.

Et le loup dans tout ça? Il était présent partout, de manière plus ou moins subtile. Outre l’indication de sa présence dans le titre qui déjà donnait le ton, on pouvait déceler de la fourrure noire recouvrant des parties de mobilier ou le plancher de certaines scènes; faisant partie des costumes ou de la coiffure du personnage principal. On pouvait entendre des hurlements dans la bande sonore de soir. Mais surtout, la figure du loup a pris une importance plus grande à partir de ce projet en tant que symbole de la réappropriation de sa nature pulsionnelle, instinctive. Sombre et animal: voilà les qualificatifs des outils nécessaires pour survivre dans le monde actuel. La nuit lui est particulièrement propice, à ce loup: alors que les êtres et les choses, circonscrits pendant le jour à leurs formes reconnaissables, acquièrent le pouvoir de sortir d’eux-mêmes. Un univers pour réactualiser le thème du loup-garou sous la forme d’une fusion avec ses instincts profonds.

Une installation qui prend vie

Le projet Il fait un temps de loup rouge présentait un caractère théâtre de rue, avec histoire et personnages en action. Le personnage principal, Adélina, était joué pour les premières scènes par une même comédienne (Julie Bérubé). Ensuite, ce personnage fut incarné par des personnes du public. La construction de l’installation et la prise de photographies devant le public créait une animation sur le site autant le jour que le soir (alors que s’ajoutait une projection). Un mannequin, costumé, assurait une présence «humaine» en dehors des séances de photos.

Le programme de chaque journée se ressemblait plus ou moins. Ce rituel commençait par l’accrochage d’une poule noire. [Un homme qui passait près de l’installation a failli avoir une commotion la première fois qu’il a aperçu les poules noires suspendues! Troublé par cette vision, il a fini par apprivoiser le projet et a même apporté une très grande aide pour la construction de la structure.] Le rituel se poursuivait par l’affichage de l’épisode quotidien, la construction de la pièce correspondante et d’un bassin d’eau. Une fois l’installation de la scène «de jour» terminée, et le personnage principal en position, il y avait prise de photographies. Le soir, après l’installation de la projection de La sorcière, une autre séance de photos avait lieu pour aller de pair avec l’épisode nocturne de la journée.

Pour que le public puisse s’y retrouver d’une journée à l’autre, un panneau «journal de bord» était installé sur le site afin de permettre de comprendre le concept du projet en cours. En tout temps, il était possible de suivre où l’histoire était rendue parce qu’étaient affichés les textes des épisodes des jours précédents ainsi que les photographies déjà prises.

Les photographies prises n’étaient aucunement une illustration de l’écrit. Ainsi, le texte ne faisait pas mention de la présence de poules noires, d’eau agissant comme reflet, de la maison qui devient bateau, du caractère fictif de la mise en scène qui n’est pas dissimulé, de la présence urbaine… Le cadrage des photographies était conçu dans le but d’inclure également l’environnement urbain immédiat. Afin que l’on sente l’inscription dans le lieu réel. Ce dont la fiction ne faisait pas mention. Il y avait ainsi deux espaces-temps qui interagissaient: l’un, imaginaire, inséré dans un autre, bien réel. De plus, des miroirs, comme des ouvertures sur le monde, étaient installés un peu partout pour refléter «dans la maison» des éléments environnants de la ville. Belle idée, mais les miroirs n’avaient pas tellement à refléter. L’architecture de Victoriaville est plutôt terne; beaucoup d’édifices anciens ont brûlé, plusieurs ont été démoli, et les constructions plus modernes affichent un caractère fonctionnel plate. Ce type de développement urbain marque également nombre de municipalités qui connaissent un même phénomène d’étalement, entraînant le déclin de leur centre-ville qui ne joue plus le rôle de point central, et où l’auto prend la plus grande place. À Victoriaville, l’arrêt du transport par train et la perte de nombreuses industries a laissé des trous dans ce lieu de convergence, là où naquit la ville et le long duquel se trouvait l’Hôtel Central. Les photos auraient aussi pu tenir compte des intempéries, s’il y en eu, comme de la pluie, de la neige même (ça s’était déjà vu à cette époque de l’année!); mais ce fut beau fixe et gros soleil pendant tout le symposium.

L’ouverture au public: l’un des aspects le plus intéressant

Ce projet se voulait une oeuvre ouverte, pas seulement au vent, mais aux interventions de toutes sortes. Afin de développer une forme de participation plus grande que lors de mes projets antérieurs, le public était invité à entrer dans le jeu en endossant des costumes mis à sa disposition et en se faisant photographier, juste pour le plaisir ou pour endosser le rôle du personnage principal de l’histoire – il recevait en échange une copie des photos prises, souvenir de son passage dans la maison d’Adélina.

Un élément architectural a joué un rôle prépondérant. Tout ce qui restait de la Victoriaville Furniture, fondée en 1894, marquant le début de l’ère industrielle de la ville, était sa haute cheminée. Plus qu’un vestige d’un passé industriel à l’origine de la ville, c’était autour d’elle que se tenaient des jeunes de Victoriaville. Ce lieu de rassemblement leur appartenait. On avait cependant décidé de construire une résidence pour personnes âgées qui engloutissait presque la cheminée. Comme une façon d’éliminer la présence de ces jeunes qu’on trouvait gênante. Là comme dans toute autre ville, un bon nombre vivent dans la rue. D’ailleurs, l’organisation du symposium avait organisé une rencontre des intervenantEs auprès des jeunes (une travailleuse de rue, un directeur d’un refuge, une directrice de Maison de jeunes). De plus, la surveillance de divers sites la nuit était assurée par une équipe de jeunes qui connaissaient bien les environs.

Dans la première scène d’Il fait un temps de loup rouge, un miroir avait été installé de telle manière à capter l’image de cette cheminée. Et c’est à cause de ce reflet que des jeunes ont approché l’installation, tenant ensuite à se faire photographier dans cette pièce de la maison d’Adélina, pour avoir leur photo à côté du reflet dans le miroir de «leur» cheminée, objet d’un attachement très fort. Par la suite, d’autres jeunes ont bien voulu endosser des costumes, se laisser aller à diverses poses dans le décor. Certaines filles ont accepté de jouer le rôle d’Adélina dans quelques scènes.

Au fil des jours, l’installation a attiré beaucoup de personnes, évidemment plutôt celles qui étaient disponibles, c’est-à-dire des jeunes de la rue, des sans emploi, des personnes âgées. Il était devenu une habitude de s’y attarder, de venir boire son café sur l’une ou l’autre estrade. L’un a tenu à apporter son manteau avec image de loup dans le dos et collet de fourrure. Il a été possible de recueillir des éléments de la petite histoire ayant entouré l’hôtel, des anecdotes, des propos autour de la sorcellerie moderne, d’entendre parler d’une femme de Victoriaville considérée comme une sorcière, etc.

Le projet a permis de réaliser à quel point les gens ont besoin de parler, et surtout d’avoir une oreille pour les écouter. Un homme est même venu déverser pendant plus d’une heure tout son fiel contre la politique municipale et la politique en général… Comme il était bien renseigné, ce fut fort instructif. Mais à aucun moment, il n’a eu un mot pour l’installation devant ses yeux. Une tribune équipée d’un micro n’aurait pas eu le même effet; cela aurait gelé les interventions. Une installation de nature artistique, avec son univers fictif, permet peut-être davantage… Chacun venait y prendre selon ses besoins, ses intérêts. Il importait peu alors que le public ait saisi toutes les implications de l’oeuvre présentée. L’effet était au-delà.

Le lieu commençait véritablement à s’animer à la fin du symposium. Il faut un certain nombre de jours pour apprivoiser le public à un projet auquel il n’est pas habitué. La réalisation de l’installation terminée, du temps aurait pu être consacré uniquement à susciter davantage d’interactions. Un jeune est venu un jour chanter en s’accompagnant à la guitare. D’autres l’auraient fait. Des jeunes étaient prêts à créer une autre histoire. Il aurait été possible de développer d’autres personnages.

Une autre intervention a marqué les deux derniers soirs du projet: la prestation musicale du groupe Midas (Paul Grégoire, l’artiste de La sorcière, accompagné de Sylvain Daviault et Gilles Fullum), profitant de la tenue au même moment du renommé Festival international de musique actuelle de Victoriaville pour y tenir un «off festival». Ces trois étranges personnages masqués s’intégraient bien dans un projet prônant des pulsions animales. «Midas joue du free jazz de bruit, déchos et le sax y crie comme une mouette dans un parking de fast food» (commentaire de Steve Savage).

Texte de fiction qui accompagnait le projet Il fait un temps de loup rouge

Scène 1 - JOUR

L’hôtel Central — le premier qui avait vu naître la ville — brûla le 14 juin 1996. En fouillant dans les décombres (cendres), on retrouva un ancien chandelier à la patine opalescente. D’après l’endroit où il fut trouvé, il semble avoir été enterré dans la cave de l’hôtel pendant de nombreuses années. Par qui et pourquoi? Après certaines recherches, facilitées parce que le chandelier portait la trace facilement reconnaissable d’une tête de loup sous le pied, il fut permis d’identifier qu’il appartenait à la famille Brais. On l’apporta donc à la seule descendante de cette famille qui habitait encore la ville, Adélina.

Le jour où on lui apporta le chandelier, Adélina venait tout juste de déposer son violon. Elle regarda l’objet, perplexe. Elle ne l’avait jamais tenu en main et pourtant il lui semblait familier.

Où l’avait-elle déjà vu

Scène 1 - NUIT

L’hôtel Central — le premier qui avait vu naître la ville — brûla le 14 juin 1996. En fouillant dans les décombres (cendres), on retrouva un ancien chandelier à la patine opalescente. D’après l’endroit où il fut trouvé, il semble avoir été enterré dans la cave de l’hôtel pendant de nombreuses années. Par qui et pourquoi? Après certaines recherches, facilitées parce que le chandelier portait la trace facilement reconnaissable d’une tête de loup sous le pied, il fut permis d’identifier qu’il appartenait à la famille Brais. On l’apporta donc à la seule descendante de cette famille qui habitait encore la ville, Adélina.

Le jour où on lui apporta le chandelier, Adélina venait tout juste de déposer son violon. Elle regarda l’objet, perplexe. Elle ne l’avait jamais tenu en main et pourtant il lui semblait familier.

Où l’avait-elle déjà vu

Scène 2 - JOUR

Adélina regarde par la fenêtre. Ce matin-là, elle se rappelle la cabane de son enfance. Avant qu’elle ait cinq ans, la rue où se trouvait la maison n’était même pas encore pavée, ce qui n’a par contre pas tardé. De l’autre côté (du boulevard, juste au coin de leur rue), il y avait encore un terrain vague et un seul arbre avec, oh merveille, une cabane de bois. Adélina n’a jamais eu le temps d’y monter pour jouer. Ça n’a pas pris de temps que l’arbre disparut. Le terrain vague se développa à une vitesse folle en beau quartier neuf. En regardant les lieux, même peu après, on avait de la misère à croire qu’il y avait déjà eu là une autre réalité.

Le souvenir de cette cabane d’enfance lui parle de retrouver ce qui s’est passé. De suivre la piste du chandelier retrouvé. Et ce chandelier, l’a-t-elle vraiment déjà vu? Ou seulement imaginé?

S’il a appartenu à sa famille, c’est là qu’il faut commencer à chercher pour comprendre. À la suite de l’expertise faite par les enquêteurs chargés de l’affaire, et d’après le type de moule employé pour sa fabrication, le chandelier aurait été fabriqué entre 1840 et 1870. Il appartient donc à sa famille depuis longtemps.

Dans ces années-là, dans la ville au début de son expansion, beaucoup de voyageurs vont et viennent par le train. Le «dépôt» de la compagnie ferroviaire se trouve alors être le point névralgique du développement industriel. L’hôtel Central, qui s’est appelé le Prince of Whales jusqu’en 1872, borde la voie ferrée qui trace une ligne comme une coupure au centre du paysage à bâtir.

Adélina se rappelle d’Aurore, une arrière-arrière-grand-mère née en 1836 et disparue sans laisser de trace. Ce qui avait toujours fait jaser dans la famille, de génération en génération. Qu’était-il arrivé pour qu’une femme, alors âgée de 37 ans, quitte ainsi mari et enfants, sans prévenir? On n’avait jamais su ce qui lui était arrivé. «Y aurait-il un lien avec le chandelier?», se demande Adélina.

Scène 2 - NUIT

Adélina s’endort pour la nuit, n’importe où, dans n’importe quelle position, là où la trouve le sommeil.

C’est la nuit qu’elle refait ses forces, puisant dans le sombre imprégnant la maison. 

Elle s’abandonne aux forces sombres de la nuit, pour échapper à celles du jour, implacables.

Un rayon de lumière, surgi des ténèbres de la maison, éclaire fixement un tableau au mur du salon…

Scène 3 - JOUR

Adélina écoute le vent ce matin-là, qui lui a inspiré la pièce de musique qu’elle compose en ce moment. La maison porte le nom de Souvenir-violent, parce que le vent, quand il souffle fort par une nuit froide, semble murmurer ces mots. En s’engouffrant à travers les murs, sous les portes, frôlant le toit.

D’instinct, Adélina se dirige vers la galerie de vieux portraits qui a toujours été dans le salon. Son attention est attirée vers une ancienne photo qu’elle a pourtant vu souvent sans y attacher d’importance. Un portrait de femme, de dos, si bien qu’on ne peut pas distinguer son visage. Une date au dos indique 1870. Mais ce qui la frappe surtout, c’est la présence du chandelier, reconnaissable entre tous. Cette femme, à la curieuse pose, serait-elle Aurore?

Aurore a vécu elle aussi dans cette maison qui abrite la famille depuis des générations. À ce moment, la maison n’avait pas encore de rallonges, et autant de curieux corridors. La chambre d’Aurore, toujours intacte, est située au fond de la maison.

En y fouillant, Adélina retrouve un coffret ayant appartenu à son aïeule, plein de documents, de manuscrits. Une boule dans la gorge, elle en prend connaissance, inquiète de ce qu’elle pourrait y trouver. Elle a la forte impression que, dans une de ces pages écrites par Aurore, est transcrit ce qu’elle redoute tout en souhaitant savoir.

Plusieurs propos d’Aurore (quelles années?) s’avèrent des aveux embarrassés qui font référence à des événements survenus, sans que ceux-ci ne soient clairement mentionnés. Aurore semble préoccupée, ne pas savoir quoi faire.

Ses écrits tournent autour de Raymond, ce cousin aux yeux fendus jaunes, du même âge qu’elle. Que cachent ces propos? Aurait-elle été amoureuse de lui? Aurore était alors mariée à Adélard. Mais Raymond exerçait peut-être un attrait, étant alors un industriel prospère en ce début de siècle. Ouvrant l’une après l’autre dans la ville des manufactures aux noms à consonance anglaise, qui expédiaient toutes sortes de marchandises (préciser) jusqu’où le train se rendait alors. Adélina se promet d’en savoir plus sur cette affaire.

Scène 3 - NUIT

Adélina sent une présence intervenir tout en souplesse et en murmures, à point pour se glisser au plus creux de ses rêves déjà commencés. Il lui semble alors qu’elle est prête à affronter le vent de cent corbeaux déchaînés.

Dans l’un de ses rêves, elle déambule à travers les pièces et les corridors de la maison. Elle entend de temps à autre l’écho errant de quelque appel lancé il y a bien longtemps. Le temps d’un éclair vert, elle aperçoit dans un miroir son regard, animal et insaisissable.

Scène 4 - JOUR

Cette journée-là, un courant d’air, impétueux, s’infiltre dans la maison. On dirait parfois que la maison est écorchée, ouverte aux quatre vents.

En fouillant dans la bibliothèque, Adélina retrouve un vieux cahier oublié dans lequel Aurore consignait ses secrets. Elle y confie qu’elle a appris que Raymond n’avait pas hésité, en 1868 , par on ne sait trop quelle passe-passe légale, à se faire donner avant le temps, et à lui seul, l’héritage de ses parents. Ceux-ci avaient amassé un peu d’argent grâce au commerce du bois, à l’origine de la venue des premiers colons dans le coin. Pas une fortune mais suffisamment pour donner à Raymond le montant qui lui manquait pour lui permettre d’investir. Et par ailleurs, comment aurait-il pu investir, lui qui travaillait alors comme simple commis? Ses parents ne devaient mourir que quelques années plus tard, ensemble, dans un accident dû au train, ce même train qui servait les exportations de Raymond. Sans être au courant. Confiants de laisser à tous leurs enfants de quoi assurer un peu leur avenir.

Au décès de ses parents, Raymond, flairant la soupe chaude, s’était poussé. Très rapidement, selon les membres de la famille, n’attendant même pas l’enterrement. Personne n’avait su ce qui lui était arrivé.

Délaissant son violon cette journée-là, Adélina se replonge dans l’histoire d’Aurore qui la fascine de plus en plus. L’histoire généalogique, d’une inhumaine froideur, lui apprend qu’Aurore a eu neuf enfants, dont cinq sont morts en bas âge. De ses quatre premières filles, trois n’ont pas vécu longtemps. La deuxième fille meurt à 7 mois, en mars 1865, la quatrième à 4 mois, en décembre 1867, et l’aînée suit peu après, le 1er janvier 1868, à l’âge de 4 ans et demi. Un jumeau meurt à 2 mois, en 1871, et un autre garçon à 3 mois, en 1873, année de sa mort. Peut-être que le désespoir a amené Aurore à mettre fin à ses jours. Adélina a l’impression d’entendre encore ses pleurs à travers la maison.

En continuant à fouiller, Adélina trouve d’autres photos de l’époque. Elle décide d’en encadrer une, et pour ce faire, va chercher un de ces cadres vendus à 1 $, fabriqués à l’autre bout du monde, on peut imaginer dans quelles horribles conditions. À sa grande surprise, un de ces cadres porte la marque particulière, reconnaissable entre toutes, d’une tête de loup, la même que celle du chandelier. «Comment est-ce possible?», se demande Adélina ahurie.

Scène 4 - NUIT

La nuit s’étend comme une mer étale, sans fond ni lueur. Sa chambre est bien close, pareille à un poing fermé. Avec une odeur de noirceur moite.
Adélina a l’impression que parfois la nuit, une femme lui caresse les cheveux, ou lui replace doucement une mèche.
C’est heureux car parfois Adélina n’en peut plus. C’est à la nuit que tout le sang répandu pour fabriquer les objets qui l’entourent lui apparaît clairement, comme si un rayon-X spécial le mettait tout à coup en évidence. «Arrêtez! Il n’y a plus de place pour circuler quand on sort dehors», crie-t-elle dans son sommeil.
Certaines nuits, Adélina sent son corps se transformer, ses muscles changer de forme, ses tendons craquer, sa mâchoire.

Scène 5 - JOUR

Le temps est cruel. Adélina vient tout juste de rentrer. La porte fait entendre un son étouffé, interminable. Se répercutant en écho. Elle a fini par retrouver l’arrière-petite-fille d’une amie d’Aurore, qui lui a remis plein de lettres que celle-ci a envoyées et où elle fait part de ses inquiétudes.

Dans une de ses lettres, en avril 1873 justement, Aurore mentionne qu’elle est nerveuse à l’idée d’une rencontre prochaine. Son amie a écrit dans son propre journal qu’elle avait toujours pensé que sa disparition avait un rapport avec une rencontre amoureuse.

Dans son journal, Aurore en parle comme d’un rendez-vous afin de «régler cette affaire». Mais avec qui? Ses soupçons se portent sur Raymond, mais à cette époque, il n’est plus au pays depuis trois ans.

À cause des nombreuses rallonges qui ont agrandi la maison au fil des années, Adélina a voulu consulter le plan original. Elle a toujours su que l’architecte qui l’avait conçue en a signé trois maisons du même modèle. Pour parfaire ses recherches, Adélina a contacté une historienne avec qui elle a pu visiter une autre de ces maisons. Elle a l’impression pourtant que la maison familiale est différente. Certaines pièces semblent irrégulières, ou plus petites que les autres. Alors qu’elles sont supposées être toutes sur le même modèle.

Scène 5 - NUIT


Contrairement à d’autres endroits du monde, la sorcellerie n’a pas pogné en Nouvelle-France. Il y a bien eu quelques cas rapportés, et ce uniquement le long du fleuve. L’eau comme transporteur de magie.

«Et je sais bien pourquoi», se dit Adélina. C’est que tout le monde était sorcier ou sorcière. On connaissait l’affaire. On n’allait pas se faire de procès entre nous…

Adélina a parfois l’impression de courir, sans arriver à épuiser son énergie. On dirait un vent très fort la poussant, dans un paquet de voiles larguées.

Scène 6 - JOUR

Adélina finit par découvrir qu’après la mort de ses parents, Raymond s’est poussé en Indonésie, pour y partir de plus grosses entreprises exploitant encore plus de monde, et dont l’une fabriquait des cadres bon marché vendus partout dans le monde. Ce qu’Aurore avait appris elle aussi. Le train n’est plus depuis quelques années, mais la ligne qu’il a commencé à tracer continue et va même plus loin aujourd’hui. Là où se trouve une main d’œuvre docile et peu coûteuse.

Adélina a de plus découvert que Raymond s’était lié avec une de ses travailleuses et qu’un jour, dans un rare élan, il lui avait fait cadeau d’une bague familiale, qui portait elle aussi la marque d’une tête de loup. Des enfants sont nés de cette liaison; dès qu’ils étaient en âge, ils travaillaient eux aussi au montage des cadres, en quasi-esclaves.

Raymond a continué à diriger ses entreprises jusqu’à sa mort, à l’âge de 84 ans. En bon rapace qu’il était, plein de la bonne conscience qui rend impitoyable. Il n’était pas question de lâcher. Dirigeant de loin, prenant des décisions déterminantes sans rien savoir des conditions réelles. Il fut remplacé par un de ses fils, copie conforme malgré le sang mêlé, aussi rapace. Son petit-fils aujourd’hui continue l’œuvre…

Mais chaque descendant conservait une même rage. La pression au travail a augmenté et aujourd’hui, au lieu d’assembler 10 cadres par jour, ils en assemblent 1000. La bague donné par Raymond a passé de main féminine, de génération en génération. Mais, comme une bouteille à la mer, à un moment, l’une de ces femmes a marqué le plastique mou d’un des cadres, comme un signe de détresse, dans l’espoir qu’il rejoindra quelqu’un.

C’est ainsi qu’Adélina s’est retrouvé avec un de ces cadres, trouvé sur un rayon de magasin. Ce qui explique la présence de la tête de loup familiale sur un cadre fabriqué à des milliers de kilomètres.

Scène 6 - NUIT

La vie au siècle dernier se déroule dans une atmosphère d’isolement et de mystère, ce qui porte aux récits les plus fantastiques. Lorsque, le soir, des voisins s’assemblent dans la pénombre et la chaleur des maisons, c’est généralement pour se conter des histoires extraordinaires. On y parle de diable ou de canot qui s’envole dans les nuages.

Une légende amenée de Bécancour par les premiers à coloniser la région raconte l’histoire vraie de vraie d’Albert et sa famille, qui rentrent d’une veillée agréable tenue pour leur tante Anna, revenue des États après une dizaine d’années. On avait même invité un violoneux pour faire danser. Après la soirée, toute la gang marche les trois milles à pied pour retourner chez eux. C’est long quand il fait noir comme chez le loup. À un moment, ils sont suivis par un grand chien noir qui marche debout. Albert le frappe avec un piquet de clôture. Le loup saigne, puis se transforme aussitôt en homme. C’était un de leur voisin qui courait le loup-garou. L’Église racontait ces histoires pour empêcher les gens de danser.

Ça a bien changé depuis le temps. Aujourd’hui, les loups dansent impunément tous les soirs.

Scène 7 (finale) - JOUR

D’après tous les documents laissés par Aurore, Adélina comprend ce qui s’est passé. Répondant à la lettre intransigeante d’Aurore, Raymond était revenu par le train, expressément pour la rencontrer. Soupçonnant qu’il y avait matière à urgence. Aurore voulait sans doute l’obliger à remettre ce qu’il avait pris, en promettant peut-être de ne rien dire s’il le faisait.

Le fameux rendez-vous, ce soir d’avril 1873, eut lieu à l’hôtel Central, comme en témoigne le chandelier retrouvé après le feu, dans les cendres. Et ce fut, par hasard, le même soir où Calixa Lavallée, retenu par une tempête de neige qui faisait rage à ce moment alors qu’il se rendait à Trois-Rivières pour un spectacle, y avait donné un concert improvisé pour quelques privilégiés. Aurore a-t-elle entendu ce concert? On ne le saura jamais.

Pour empêcher Aurore de dévoiler ses manigances, Raymond l’a donc tuée. Comment? Étranglée…? Il y a fort à parier que si on avait cherché à ce moment dans cette direction, on aurait trouvé certaines traces de ce crime. Mais rien n’indiquait cette piste. Seul le chandelier demeure le témoin de cet acte. Car comment autrement l’objet se serait-il retrouvé à cet endroit? La famille n’a jamais pensé chercher dans les écrits d’Aurore pour essayer de comprendre sa disparition. Elle s’en est plutôt tenue à des suppositions dénigrantes.

À force de bien étudier le plan de la maison, fait par l’architecte et que lui a laissé l’historienne, Adélina se rend compte qu’à un endroit, l’angle des murs n’est pas régulier, que les murs de certaines pièces ne se rencontrent pas à angle droit. Adélina finit par découvrir que la maison familiale recèle une partie intérieure cachée, dont l’entrée est habilement dissimulée, et qui contient plein d’objets familiaux. D’après un mot laissé dans cette cachette par Aurore, adressé à qui en ferait la découverte, Adélina apprend que son arrière-arrière-grand-mère avait aménagé secrètement cette partie intérieure, où préserver une partie de l’héritage familial, là où personne ne pouvait leur enlever. Mais Aurore est disparue trop vite par la faute de Raymond, et elle n’a pas eu le temps de révéler ce secret à personne. (Au moins a-t-elle pensé laisser une indication écrite.) Quel gâchis tout de même! Et dire que Raymond aurait pu utiliser autrement l’héritage qu’il a subtilisé, en faire profiter les siens, et personne ne lui en aurait voulu. Adélina est la première à avoir découvert cet «héritage» d’Aurore. Il ne lui reste plus qu’à bien l’utiliser.

Scène 7 (finale) - NUIT

Le ressac ressemble à un froissement soyeux, comme si on roulait et déroulait une gigantesque pièce de soie.
Adélina s’approche de la porte et l’ouvre.
— Le vent a changé. Il va y avoir une autre tempête cette nuit.
Cette nuit-là, Adélina regarde la nuit en face, sans ciller une seule fois. À l’avant du bateau, avec rien d’autre entre elle et ces vagues qui arrivent à toute vitesse. Il vaut mieux ne pas être crispée, les dents serrés. Elle rit.

Puis elle se penche sur l’eau et y dépose le cadre marqué de la tête de loup. Pour que s’y inscrive un jour le visage de l’autre, à l’autre bout de l’eau.
Afin de constituer une louverie de belles bêtes, des louves et des loups prêts à tout moment à se jeter sur les vrais rapaces. Des bêtes qui hurlent à qui mieux mieux. Font plein de ravaud à travers le monde.

ARTICLES

Johanne Chagnon, dans le travail sur le Loup rouge qu’elle fait depuis 1997, utilise l’espace public comme un terrain neutre qu’elle trans-forme progressivement à partir d’une fiction qui s’entremêle aux souvenirs réels du public. Au fil des jours, elle construit une cabane mal dégros-sie qu’elle recouvre de tissus rouges, petit décor fragile, comme une maison inversée sur elle- même. Il y a des meubles dedans et des meubles dehors, sertis comme des joyaux dans la masse de tissus. À proximité les visiteurs peuvent lire l’histoire qui évolue chaque jour, ils peuvent s’y·inscrire, y ajouter un souvenir, une anecdote réelle, s’y faire photographier,etc. L’histoire s’appuie habituellement sur une maison au passé chargé et avec le nom de personnages réels, mais là s’arrête toute ressemblance avec la réalité. Ainsi, le rapport au lieu est modifié, le souvenir est réinjecté dans le présent, transformant l’espace public en une construction éphémère porteuse d’une mémoire commune* .
* Action publique réalisée à Victoriaville (1998), à St-Jérôme et à Moncton (1999).

Alain-Martin Richard, «L’art action au Québec : corps privé et corps public», Art Action 1958-1998, Inter Éditeur, 2001

C’est la mise en situation qui a fait office d’abri en créant au-dessus de la ville une espèce de voile virtuel sous lequel la rencontre de l’art et du public devenait soudainement possible.

C’est peut-être d’ailleurs avec Johanne Chagnon que cette rencontre s’est le plus profondément opérée. Jouant sur plusieurs niveaux du processus de réutilisation, son intervention, qui a constamment supposé la «récupération» du public, surtout des jeunes, lui a permis de répondre à sa propre question: «Pourquoi l’art?». Maniant habilement un dispositif scénique complexe, le recyclage d’un site (celui de l’Hôtel Central, devenu vacant après son incendie en 1996), d’une foule d’objets, hétéroclites et de deux événements, l’incendie de l’hôtel et le vol d’une oeuvre de Paul Grégoire (La sorcière) lui ont fourni l’occasion de «reconstituer» jour après jour un récit fictif, intitulé «Il fait un temps de loup rouge», documenté par des photos et la projection en soirée d’une image de La sorcière, accompagné parfois par la musique de Grégoire et ses amis, masqués pour l’occasion, un récit dont la trame se jouait dans une imposante installation rouge, théâtre en plein air au coeur du site.

Laurent Luneau, catalogue Proximités ‘98 – Abri pour un temps incertain

Usage du recyclage

Sur le terrain de l’ancien hôtel Central, un magnifique hôtel situé en plein centre-ville et incendié récemment, l’artiste montréalaise Johanne Chagnon a dressé un immense théâtre rouge et noir intitulé Il fait un temps de loup rouge. Un goût certain pour le mysticisme et pour la séduction émanait de l’ensemble des pièces écarlates servant de toile de fond aux citoyens (en majeure partie des jeunes) qui venaient en grand nombre se faire déguiser puis photographier par Chagnon.

En plus de récupérer le site, l’artiste a imaginé des personnages énigmatiques hantant toujours le lieu. Le spectre de la belle Adélina, par exemple, un personnage créé de toutes pièces par Chagnon, rôdait dans cet univers particulier. L’artiste avait inventé une histoire autour de son personnage à la manière d’une autre oeuvre présentée à Montréal lors du remarquable événement de l’automne 1997, Don Quichotte. Son installation au Rialto, sur l’avenue du Parc, racontait l’histoire de Tite-Pichenotte.

À Victoriaville, l’artiste a récupéré l’histoire d’une sorcière, et son image la représentant, de Paul Grégoire, qu’elle a projetée sur un écran surplombant l’installation, à la nuit tombée (cette sorcière avait été volée sur le perron de la résidence du sculpteur à Montréal). Pendant deux soirs, le groupe Midas formé de Grégoire au saxophone, Sylvain Daviault à la basse et Gilles Fullum aux percussions, ont «callé» le diable comme on call l’orignal – une solution au mal présent, un appel à la justice, à l’équilibre des forces. Et pourquoi pas? Si la croyance en Dieu ne marche pas…

Manon Morin, ESSE 36, hiver 1999

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