1990

La maison aux fenêtres rouges

Environnement, atelier rue Moreau, Montréal, dans le cadre du programme Hors-les-murs du centre d’artistes Skol

Après la démolition, la construction

Conçu dans la lignée des deux environnements réalisés auparavant, le projet de la Maison aux fenêtres rouges était issu de cette réflexion: «Et toi maintenant, la futée, es-tu capable de bâtir quelque chose?». Après avoir pris des empreintes de murs de la ville et avoir travaillé sur le thème de la démolition, j’ai décidé d’ériger ma propre construction… mais avec mes propres moyens, ceux que j’avais utilisés jusqu’à présent, entre autres, les moulages en latex, la photographie et l’écriture. Ce projet allait alimenter les réalisations qui ont suivi.


Cette maison fut conçue en fonction du lieu où elle a été entièrement réalisée et présentée: mon atelier situé dans un édifice abritant alors des ateliers d’artistes, les locaux de divers organismes culturels ainsi que divers types de petites entreprises (l’édifice fut plus tard connu pour la lutte de ses occupantEs menacéEs d’expulsion pour faire place à la construction de condos – lutte qui fut malheureusement perdue). En accord avec la démarche de diffusion adoptée jusqu’alors, j’avais choisi de présenter cet environnement hors-galerie et le programme Hors-les-murs de Skol s’y prêtait bien.

Toujours attirée par l’utilisation du latex, ce matériau souple et d’apparence si trompeuse, j’ai commencé à élargir mon répertoire d’éléments architecturaux et à frénétiquement mouler d’autres types d’éléments. J’ai ainsi pris l’empreinte de 230 vieilles poutres de bois, choisies pour leur degré avancé de décrépitude portant les traces d’un vécu foisonnant. Je me laissais guider par cette matière. Afin de créer une forme d’habitation, toutes ces poutres ont été assemblées très rustiquement, sans marteau ni clous, mais au moyen de petits fils de fer, laissant apparaître des interstices entre elles. Parmi ces poutres en latex étaient intégrées 20 poutres en papier, imprimées à partir de photos de certaines d’elles, telles des empreintes informatiques. Ceci pour jouer sur le contraste organique / technologique et augmenter la confusion entre deux formes de représentation. Deux portes et trois fenêtres rouges en latex, également obtenues par moulage, complétaient cette construction. Le public pouvait parcourir cette maison-labyrinthe, en dedans comme en dehors, occupant un espace de 12 X 24 pieds. La couleur rouge servait à exprimer la ferveur qui se consumait à l’intérieur de cette construction d’apparence très fruste. L’éclairage cru à l’intérieur faisait resplendir la maison à cause de la translucidité du matériau employé. Encore une fois ici, une forme de dématérialisation.


La Maison aux fenêtres rouges était véritablement «emmurée» à l’intérieur de mon atelier, repeint en noir, aux réelles fenêtres recouvertes de peinture rouge. Cet espace m’a offert une véritable aubaine: le long d’un des murs, il y avait ce qui auparavant avaient servi de véritables fenêtres avant l’agrandissement de l’édifice, toujours présentes mais désormais inutiles. J’ai intégré ces «fausses» fenêtres dans l’environnement en me servant de leur contour comme cadres de trois montages de photographies couleur grand format, utilisant des images prises à Montréal de maisons que je qualifiais d’«écorchées»: abîmées par le feu ou en voie de rénovation – je poursuivais mon travail d’inventoriage urbain. Les photos de ces montages étaient reliées entre elles par une structure en latex imitant les structures métalliques de ces ex-fenêtres. Ces montages donnaient l’impression que, même à l’intérieur, on jetait un regard sur le monde extérieur. Autre ambiguïté, qui reflétait mon sentiment récurrent de ne pouvoir mettre le doigt sur le moyen d’action le plus approprié.

Et moi maintenant, suis-je capable de bâtir quelque chose?