1999

Loups et bateau-fantôme

Intervention extérieure (incluant un texte de fiction) avec participation du public, Symposium d’art actuel Attention, le Mascaret ne siffle pas, organisé par l’Association acadienne des artistes professionnel.le.s du Nouveau-Brunswick, Moncton (Nouveau-Brunswick); commissaire: Alain-Martin Richard, (catalogue)

Une rivière boueuse qui n'est plus que l'ombre d'elle-même

Le symposium Attention, le Mascaret ne siffle pas qui s’est tenu en marge du Sommet de la Francophonie a réuni des artistes de six pays lors d’activités de tous genres: oeuvres permanentes et temporaires, performances, soirées de poésie, projections en plein air, théâtre, causeries, ateliers, spectacles de musique, etc.

Le titre Attention, le mascaret ne siffle plus vient d’un drame local et relie les deux éléments autrefois à la base de l’économie de Moncton : la voie maritime et la voie ferroviaire. Moncton a déjà été un port de mer. Jusqu’au début des années 1970, la rivière Petitcodiac qui traverse la ville était une voie maritime active, également reconnue comme étant une des rivières les plus riches en saumon en Amérique du Nord. Elle présentait un phénomène de marée particulier appelé «mascaret»: à la marée haute, la rivière se gonflait de vagues pouvant atteindre jusqu’à six pieds de hauteur. La construction controversée d’une digue en 1968, en vue de créer artificiellement le lac Petitcodiac, a brisé le flux naturel de la rivière. Depuis, l’accumulation de sédiments a réduit la Petitcodiac en un exigu chenal non naviguable, une étendue vaseuse de couleur brunâtre à cause de son fond en glaise. Et le mascaret n’est plus qu’une mince vaguelette de quelques pouces de hauteur. Et le lien avec la voie ferroviaire? il y a plusieurs années, la population, importunée par le sifflement annonçant le passage du train avait fait taire les sifflets des locomotives; on pouvait lire sur les panneaux routiers de la ville «Attention, le train ne siffle pas». Comme le mascaret émettait auparavant un bruit de train lorsqu’il était dans sa montée, l’association avec l’avertissement concernant le passage du train s’est imposée tout naturellement.

Quand histoire locale et fiction se mêlent dans une histoire de force animale

Un bateau échoué

Le quatrième d’une série de quatre

J’ai été invitée à participer au volet «Déferlement» du symposium dont l’objectif était d’envahir pendant deux semaines le paysage urbain de Moncton par diverses actions de rue. Loups et bateau-fantôme reprenait le même concept que celui de Il fait un temps de loup rouge: construction sur place, pendant dix jours, d’une installation-théâtre de rue grossissante, avec rituel quotidien, participation du public – l’ensemble soutenu par un texte de fiction en huit épisodes écrit spécifiquement pour ce projet et inspiré par l’histoire locale. Les matériaux utilisés étaient sensiblement les mêmes que ceux utilisés dans les projets précédents, avec l’ajout de tissu de soie verte (comme un complément à l’omniprésence de rouge). Les accessoires nécessaires avaient été dénichés dans un magasin local de meubles usagés.

L’intrigue du texte à la base de ce projet tournait autour d’une histoire de disparition basée sur des faits réels de l’histoire de Moncton et de l’Acadie. Ce récit prenait la forme d’une narration reliée à la tradition orale, et aussi pour marquer ma distance par rapport à la réalité acadienne que je ne connaissais pas par expérience personnelle, d’où la répétition des «À ce qu’on m’a dit» ou «C’est ce qu’on m’a raconté». Mais c’est au départ une image qui a servi de point de départ du récit et de trait d’union entre ses divers développements. Elle présentait des vues changeantes de la rivière Petitcodiac, chargées de transmettre un message aux deux personnage principaux de l’histoire, Dorina-La-Touffue et Dorina-Edna.

Le lieu qui me fut attribué, le Parc du Mascaret situé sur le bord de la PetitCodiac, a déterminé la forme générale de l’installation qui reproduisait peu à peu la forme d’un bateau: un bateau qui s’est échoué, faute d’eau pour lui permettre de repartir, et qui s’est organisé une vie sur place. Un fanal suspendu à sa proue guidait sa route. Une poule noire, accrochée à l’arrière, assurait au navire d’attirer dans son sillage toutes les créatures qui pouvaient le protéger, selon le principe d’inversement mis de l’avant dans mes projets précédents: la nuit source de forces agissantes contre les pouvoirs maléfiques du jour. Le côté droit de la structure a servi de décor aux épisodes  1 à 4 du texte se déroulant en 1900-1901, et le côté gauche aux épisodes 5 à 8 se situant des années 1960 à aujourd’hui. Une brèche bordée de fourrure permettait de s’introduire à l’intérieur de la structure. Comme un accessoire unissant les scènes, l’image de la Petitcodiac, changée à chaque épisode, était présentée à l’intérieur d’un ancien cadre ovale.

Dans ce parc avait été érigée une sculpture de Claude Roussel, en hommage aux fondateurs de la ville, qui adoptait la forme d’un bateau. L’occasion était trop belle pour ne pas en profiter ! J’ai recouvert une partie de la sculpture de tissu rouge, pour la relier à cet autre bâtiment que j’étais en train de construire, les deux se faisant ainsi face, complices.

Pour ce projet comme pour celui présenté à Victoriaville, des bassins d’eau entouraient la structure érigée. Comme celle-ci se trouvait juste à côté de la PetitCodiac et de son eau brune, j’ai rempli ces bassins de l’eau (et de la glaise) tirée directement de la rivière. Les jours passant, la glaise a séché et craquelé, renforçant le destin tragique de cette voie maritime de Moncton.

Le public était invité encore une fois à entrer dans l’histoire et à endosser les costumes mis à sa disposition pour se faire photographier. Cette animation continuelle sur le site, même en soirée, a été qualifiée de «murmures nocturnes autour de la maison rouge de Johanne Chagnon», par Alain-Martin Richard dans «La parole est un bruit lumineux» (catalogue du symposium).

Et la présence du loup? Elle était toujours subtile dans les costumes et coiffure des personnages principaux de Dorina-La-Touffue et de Dorina-Edna, visibles sur les photographies. Mais fortement accentuée dans le texte de fiction qui démontre la force, la bienveillance, le courage des bêtes louves magnifiques qui, depuis longtemps, veillent sur le sort de leurs proches.

[Quand la légende rejoint la réalité… voici une histoire incroyable, mais réelle, évoquée par un des personnages qui s’appelle Thibaudeau. Dans le village de Beattyville, en Abitibi, aujourd’hui disparu, un nommé Thibaudeau avait introduit l’expression: «C’est beau comme un mascaret», qu’on répétait sans connaître la signification de ce mot (phénomène par ailleurs fort éloigné de la réalité abitibienne). D’où venait cet homme? De Moncton?…]

Texte de fiction qui accompagnait le projet Loups et bateau-fantôme (avec les photographies des personnes qui se sont prêtées au jeu)

Épisode 1

Il y a une image dont Dorina ne se tanne pas de regarder. C’est une vue estompée… Comme venue du fond des temps. Une vue de la rivière, de face. Évoquant une terre nouvelle à habiter…

Dès qu’elle peut disposer d’un rare moment libre, Dorina retourne se plonger dans cette image. Celle-ci représente une vue de la rivière Petitcodiac la nuit et est l’oeuvre d’une lointaine aïeule, dont la famille fut parmi les premières familles acadiennes de la région de Gran-Prée venues s’établir sur cette partie du Coude qui s’appelait alors Terre-Rouge. On comprend pourquoi. Ça, c’était bien avant que la ville de Moncton ait même pensé à exister.

En tout cas, c’est l’histoire qu’on m’a racontée.

Dorina essaie de se mettre à la place de cette aïeule: quand a-t-elle eu le temps, au travers des rudes travaux de défrichage, de s’asseoir pour capter cette vue de la rivière? Avec quoi a-t-elle imprimé sur le papier cette vision qui l’a accueillie, elle et les siens? Elle voyait loin, l’aïeule… Dorina aujourd’hui l’apprécie.

Mais ce matin-là, Dorina est perplexe et inquiète. La vue de la rivière a a changé dernièrement, mine de rien. L’eau apparaît beaucoup plus rouge. Et une forme rouge qui n’avait jamais été là se détache maintenant sur l’autre rive…

En ce matin de printemps 1901, la rumeur publique a cependant bien d’autres soucis: un noyé venait d’être retrouvé sur le bord de la rivière Petitcodiac, entre deux bateaux de pêcheurs. Le corps était cependant trop rongé par l’eau pour qu’on puisse l’identifier sur le champ.

Ça devait arriver. Moncton avait accueilli avec trop de vénération le début du développement industriel de la ville, survenu en même temps dans beaucoup d’autres villes de l’Est de l’Amérique du Nord. Dorina-La-Touffue, surnommée ainsi à cause de la chevelure énorme qu’elle a toujours portée, était née à ce moment où poussaient les premières industries. Ce mouvement n’a pas marqué sa naissance d’un sceau favorable, mais a plutôt déteint sur sa vie comme si une fée Racaille s’était penchée sur son berceau. La ville était venue la séduire jusque dans son village natal.

Un commerçant monctonnais du nom de Sullivan, qui avait fait son argent dans le bois et le charbon, avait disparu quelques mois plus tôt. Serait-ce son corps que la Petitcodiac avait fini par rejeter, tannée de la traîner avec elle et lui ayant sucé tout ce qu’elle pouvait?

Épisode 2

Dorina n’en croit pas ses yeux. L’image de son aïeule s’est encore transformée depuis les derniers jours, et beaucoup plus radicalement. Les couleurs en sont plus vives, mais surtout le point de vue s’est déplacé, englobant l’espace d’en haut. Le cru de cette vision aérienne, qui dévoile la rivière comme une trace trop rouge dans le paysage familier, trouble Dorina, qui préférait le flou de l’image qu’elle avait toujours connue. Ces changements semblent vouloir lui transmettre un message. Mais quoi? Il lui semble recevoir un avertissement qu’elle ne peut interpréter. Hier, elle a entendu cogner trois fois au châssis. Par chez-elle, on a toujours pris ça comme un mauvais pressentiment.

Cette vue de la Petitcodiac réalisée aux premiers temps en cette terre s’est conservée dans la famille en étant léguée d’aînée à aînée. C’est pourquoi c’est au tour de Dorina-La-Touffue de l’avoir en sa possession. Dans la famille de son patron, c’est ne horloge qui est transmise, sans doute parce que le temps, c’est de l’argent dans ce milieu-là. Le père de son patron l’avait achetée dans un encan en 1818. L’horloge avait déjà 200 ans. Et elle est transmise au premier fils.

L’enquête sur le noyé retrouvé dans la Petitcodiac fait remonter la mort à huit mois, donc vers le mois d’août précédent. Elle finit par identifier que oui, le corps retrouvé est bien celui de Sullivan. À cette époque, pendant que la ville s’interrogeait sur cette disparition, Dorina se morfondait cruellement, mais pour une toute autre raison. Elle n’avait plus de nouvelles de son amoureux, Thibaudeau, un Acadien tout comme elle, qui travaillait comme forgeron dans les ateliers du chemin de fer Inter Colonial. Du jour au lendemain, Thibaudeau avait disparu.

La ville était réglée par ce train qui faisait saliver tous les hommes d’affaires. Car il devait leur ouvrir l’horizon jusqu’à l’autre mer, ce que les bateaux ne pouvaient pas faire. Cet espoir sera déçu, car le Canada finira par n’avoir d’yeux que pour son centre, délaissant sa porte d’entrée sur la mer.

La vie de Dorina-La-Touffue était elle aussi marquée par ce train. Elle travaillait comme servante à la maison de Thomas Williams, trésorier à l’Inter Colonial. Ce dernier, ayant eu trop le mal de mer lors de la traversée à partir de l’Angleterre, n’a plus jamais voulu retourner, même au prix d’une fiancée laissée au pays.

La famille de Dorina connaissait celle de Sam Melanson, constructeur de la maison des Williams. Heureuse de quitter son village natal, elle s’était dite: «Finies les côtes et les dunes salées! Vive la ville!» C’est ainsi que l’attrait industriel a drainé l’arrière-pays de ses belles énergies.

À ce qu’on dit.

Pour le moment, Dorian, fascinée par les livres de son patron, devait se contenter de les épousseter quand elle passait devant la tablette du foyer brûlant le charbon plus vite qu’on est capable de le produire. Car les livres à cette époque étaient trop chers, inaccessibles.

Dorina avaitThibaudeau lors de promenades le long de la rivière, après son barda de la journée. On aurait dit qu’il venait de surgir de l’eau. Elle avait été attirée par sa force peu commune, son odeur musclée.

Avant ce mois d’août fatidique, Dorina voyait l’avenir avec espoir. Un seul souci: le commerçant Sullivan qui venait souvent à la maison, car il faisait partie du cercle de notables de la ville, comem son patron, trouvait toujours moyen de venir sentir à la cuisine, lui tournant autour, fatiguant, insistant.

Tout ce qui restait de Thibaudeau était le croquis d’un bateau, retrouvé dans la poche du manteau qu’il avait oublié lors de sa dernière visite. Mais jusqu’à maintenant, cet indice n’avait été d’aucun secours pour Dorina.

Épisode 3

La nouvelle vue de la rivière, telle qu’elle apparut à Dorina au réveil, semblait émerger de l’obscurité mouvante de la nuit. Réclamée de toute urgence par son travail, elle eut le temps d’entrevoir une vision insistante: de l’herbe dans une boue sanglante, terreau agité qui réclamait en vain une attention. Pourquoi cette image qui n’a pas bougé pendant des décennies s’agitait-elle autant maintenant?

La maison des Williams, où travaillait Dorina-La-Touffue, était alors située aux limites de Moncton. Ce qui fait que pour se rendre au centre de la ville, Dorina devait emprunter un chemin à travers le bois. Cela lui rappelait toutes les histoires de peur qu’elle avait entendues raconter quand elle était jeune. C’est pourquoi Thibaudeau préférait venir la retrouver à la maison, en cachette. Les quartiers réservés aux servantes se trouvaient dans une partie séparée du corps principal du bâtiment. Fallait surtout pas mélanger les classes sociales. Donc, pas le droit d’utiliser les escaliers d’en avant, sauf pour faire le ménage. D’autres escaliers menant de la cuisine à leurs chambres leur étaient réservés.

Cet arrangement avait l’avantage pour Dorina, en contrepartie, de pouvoir introduire Thibaudeau le soir, sans que ses maîtres n’en sachent rien. Elle se disait qu’elle pouvait bien se permettre un petit supplément, étant donné son «généreux» salaire. Ça dérangeait personne… Son patron faisait un salaire de 2400$ par année, alors qu’elle gagnait pour le même temps un gros 10$.

Les deux amoureux se réchauffaient du mieux qu’ils pouvaient lors des nuits froides, car la seule chaleur provenait de la cuisine en bas. Dans l’obscurité, les mains tâtonnantes de Dorina avaient l’impression de glisser dans une fourrure épaisse.

C’est pourtant bien ainsi qu’on me l’a conté.

Comme on m’a aussi raconté qu’une des filles Williams n’avait jamais pu dormir [   ] dans la maison paternelle. Les récits que se faisaient les Acadiens de revenants faisant des bruits nocturnes inexplicables se seraient-ils introduits dans son sommeil?

Un matin, en allant aux commissions, Dorina reconnut dans le bateau amarré au quai celui du dessin retrouvé dans le manteau de Thibaudeau. Ce bâtiment, un fier trois mâts, était l’un de ceux fabriqués par Joseph Salter pendant sa meilleure année, alors qu’il aait construit un nombre record d’une dizaine de bateaux.

C’était dans le temps que ceux-ci pouvaient venir sans problème jusqu’au coeur de la ville. C’est quasiment pas croyable.

En tournaillant autour, Dorina apprit que le commerçant Sullivan utilisait ce bateau pour exporter du bois à pochetées ou importer du charbon. Il y aurait donc un lien entre les deux hommes?

Thibaudeau se serait-il embarqué pour travailler pour cet arrogant? Et sans lui en parler? Ça s’pouvait pas. Dorina ne pouvait y croire. Encore moins croire que Thibaudeau aurait tué Sullivan et se serait ensuite enfui.

Épisode 4

Une autre vue aérienne de la rivière accueillit Dorina ce matin-là. Des veines profondes marquaient le paysage au fer rouge. Comme si le sol tout entier, comme un coeur à vif, remontaient lentement à la surface. La pauvre Dorina ne savait plus quel sens donner aux variations de cette image, mais reconnaissait que chaque changement voulait l’orienter dans sa recherche.

Et ce qui importait surtout pour Dorina était de retrouver l’amour perdu. L’amour, il n’y a rien de tel. Tel le «petit coeur» qui réussira à sauver la maison Prince-Lewis de la démolition, près de 200 ans plus tard. Un tout petit coeur découpé au-dessus d’une porte, tout petit morceau d’architecture qui restera caché pendant de si longues années sous d’épaisses couches de tapisserie. Et qui dira simplement: «ici habitaient de nouveaux mariés». Mais il révélera également de qui venait cette coutume, soit des familles de Pennsylvanie d’origine allemande venues s’installer à Moncton en 1766, et donnera à la maison qui l’abrite une ancienneté respectable. Ces Allemands ont d’ailleurs laissé leur marque de bien d’autres manières, entre autres en contribuant à créer la poutine râpée.

Mais comme pour Dorina, l’amour semble avoir pris le bord ans l’avertir, elle n’en peut plus de cette ville au nom d’ailleurs comme un cauchemar sans cesse rappelé: celui du colonel Robert Monkton, immortalisé pour ses hauts-faits, qui avait dirigé une expédition-battue sur la rivière Petitcodiac en 1758 pour en capturer les Acadiens et tout dévaster. Ne rien laisser derrière soi, tel était le mot d’ordre. Après son passage, pas de soin, la place était nette.

Mais avant de quitter la ville, Dorina commença par quitter son emploi chez les Williams et travailla un moment à la filature, la Moncton Cotton, presque jusqu’à sa fermeture, en 1911. Comme y travaillaient là des Acadiennes en majorité, Dorina s’y sentait plus à l’aise, en milieu connu.

Mais parfois, elle se demandait pourquoi elle entendait ce que les autres n’entendaient pas, ou d’où lui venait cette endurance lui permettant de travailler très longtemps sans se fatiguer. Sa famille aurait-elle été marquée de quelque touche spéciale? On racontait, le soir, quand le Bonhomme Sept-heures était passé et qu’aucune oreille indiscrète n’écoutait, que plusieurs membres de la famille étaient nés avec d’abondants poils à des endroits où d’habitude, il n’est pas supposé y en avoir autant… Poils qui disparaissaient ensuite une fois le corps du bébé bien asséché.

Qu’on m’a dit, toujours.

À la filature, Dorina avait fini par se lier avec un autre travailleuse. Celle-ci mourut jeune, seule, et lui légua son bien le plus précieux: une peinture qu’elle avait tant aimée, au point de faire des sacrifices pour payer les 25 cennes par mois pendant 3 ans nécessaires à son acquisition.

Encore plus esseulée, Dorina continua pendant des années à aller sur le bord de la rivière, le soie après le travail, hantant le rivage de sa peine, jusqu’à épuisement.

Entre temps, le chemin de fer Inter Colonial était devenu le Ciènare, et demeurait toujours le gros employeur, mais n’a jamais compté aucun autre Thibaudeau comme employé. Ce train ne faisait toujours que passer, amenant des marchandises ou en ramenant, dans un mouvement incessant.

Dorina finit par rencontrer un autre Acadien avec lequel elle retourna dans son village et fonda une famille. Le couple bénéficia au début d’une petite pièce prise à même la maison familiale, à laquelle avec le temps s’accrochèrent des rallonges. Et où eurent toujours une place de choix la peinture léguée par la travailleuse de la filature de coton et, bien sûr, le souvenir de l’aïeule.

Mais Dorina n’a jamais reçu de réponses à ses tourments à propos de Thibaudeau. La plaie vive qu’elle avait au coeur ne devait jamais s’en aller.

Épisode 5

Le temps a passé, de moins en moins d’eau a coulé sous le pont. Mais l’image de l’aïeule de la famille continue à envoyer ses signaux. Cette fois apparaît un rejet de la rivière, un tas de voile rouge, échoué sur le bord d’une eau toujours aussi rouge. «Sans aucun doute l’indice d’une mort violente» pense avec certitude celle qui regarde cette photo et qui voit aussi, en baissant les yeux, la tête de cochon qui trône en première page du journal de ce matin. En cette année 1968, où un peu partout ça chahute et ça occupe, le maire de la ville eut droit à son petit cadeau comme remerciement pour son obstination à ne pas vouloir offrir de services municipaux bilingues.

Dorina-Edna a la chevelure encore plus énorme que sa grand-mère Dorina-La-Touffue. Elle est maintenant la détentrice de l’image familiale qui porte encore l’étiquette du magasin Mc Swain de la rue Main auquel sa grand-mère avait confié le soin d’encadrer ce mystère. Dorina-Edna porte en elle la douleur de sa grand-mère. Comme une complainte qui ne veut pas mourir. Le seul moyen de s’en débarrasser est de connaître la vérité, de savoir ce qui est arrivé à Thibaudeau en ce mois d’août 1900. Sa grand-mère n’a jamais cru qu’il pouvait l’avoir abandonnée. Avait-elle raison ?

Le travail de recherche qu’entreprend Dorina-Edna s’avère difficile. Les traces s’effacent trop vite, suivant en cela le rythme de dégénérescence de la rivière. Les relais de parole le long des côtes et des cours d’eau existent de moins en moins. Tous les corridors de l’appartement de Dorina-Edna sont couverts de livres, mais aucun ne lui donne le mode d’emploi pour interpréter l’apparition de sang dans le paysage.

Elle sait cependant que toutes les histoires chuchotées dans la famille, à propos de poils de naissance, sont vraies. Elle sait qu’avec le temps, au fil des générations, ces manifestations ont pris de l’ampleur. Car quand son chum vient la retrouver à l’aube, après une nuit de varlopage, et qu’il se glisse tout contre elle, les deux s’étreignent en retournant leur peau pour faire apparaître leur toison fournie.

Je sais pas si c’est vrai, mais c’est ça qu’on m’a conté.

Dorina-Edna ne connaît aujourd’hui absolument rien des bateaux, même si elle est née sur le bord d’une rivière, sauf pour avoir entendu parler de la prouesse des pétroliers Irving qui remontaient la Petitcodiac avec le mascaret, déchargeaient rapidement et redescendaient avec la marée. La même année qu’on apprêtait de la tête de cochon pour le maire se scella le sort de la Petitcodiac, alors que des milliers de saumons se butèrent à une porte fermée, eux qui faisaient que la rivière pouvoir s’enorgueillir jusqu’à ce moment, pas très éloigné, d’être une des plus riches en saumon en Amérique du Nord.

Peut-être pour ressembler au centre du Canada qui bénéficie de tant d’avantages, a-t-on voulu mater la mer, la réduire à rien, après s’en être servi quand il y avait besoin. D’où la balloune dégonflée que le mascaret est devenu, même si on le présente encore comme une merveille du monde. Pauvre monde! Même son nom a changé. À une époque, on disait plutôt le refoule ou la mer Rouge (ce rouge, toujours, partout), un rappel biblique évoqué par la rapidité de sa montée: ainsi, une armée surprise en traversant à gué la Petitcodiac serait toute engloutie. L’écrivain québécois Jacques Ferron, selon qui les Acadiens parlaient le plus beau français en Amérique, trouvait que «ces termes étaient excellents» et s’indignait que des Québécois de L’Évangéline leur aient substitué celui, «pédant et ridicule», de mascaret, employé en certains endroits de France et qui ne convient pas à la rivière Petitcodiac.

En effectuant ses recherches, Dorina-Edna apprend qu’on a retrouvé le journal d’un Acadien des côtes, lors de la démolition de sa maison. Il y aurait là-dedans des révélations tout à fait étonnantes…

Épisode 6

La vue de nuit de la Petitcodiac, maintenant fort éloignée de la vision première de l’aïeule de la famille, avec cette forme qui émerge davantage à chaque jour, laisse apparaître une sorte de linceul rouge. Un linceul pour la rivière… et pour les êtres qui s’y sont perdus? Est-ce ainsi que Dorina-Edna doit interpréter cette image?

Trouvera-t-elle réponse à ses questions dans le journal retrouvé parmi le tas de décombres de cette maison démolie? Journal écorné rempli de l’écriture acharnée de qui a voulu noter le phénomène dont lui et les siens avaient été témoins. Fébrile, Dorina-Edna feuillette les pages qui, elle le sent, vont éclairer sa vie et celle des siens. Tout a commencé quand un groupe d’Acadiens étaient cachés dans le bois, le temps que passe la tempête, en ces années 1750-60. Fallait être endurcis pour survivre. Et la manière de s’en sortir fut de puiser dans la nature animale de ces bois. Cela fut possible grâce à une petite brèche qui s’est ouverte dans le corps de ces reclus, lors de longues nuits passées dehors, aux aguets, avec, pour seul compagnon, la pénétrante odeur du noir. Ce ne fut que de tout petits signes au début, qui se sont développés peu à peu: une plus grande acuité visuelle pour se déplacer dans l’obscurité, une ouïe d’une finesse inégalée, une meilleure endurance permettant de marcher plus longtemps, une fourrure au besoin pour se réchauffer et pour les étreintes. Avec tous ces attributs, il devenait évident qu’ils devenaient en partie des loups.

Ces hommes-loups ont choisi de garder secrète leur véritable nature, car elle était trop incroyable. Ils étaient si peu nombreux à ce moment et avaient déjà bien assez de problèmes de survie sans en rajouter. Mais l’un d’eux sentit le besoin de consigner par écrit leur histoire pour qu’un jour, on sache et surtout on en tire avantage.

Par ces révélations, tout à coup, une porte s’entrouve pour Dorina-Edna qui peut ainsi réunir les morceaux épars de l’histoire de sa famille. Elle comprend que se sont développées plusieurs lignées d’humains-loups fiers, aux pulsions instinctives se transmettant d’une génération à l’autre avec plus de force. Sa famille en fait partie, de même que celle de son chum. Et celle de Thibaudeau? Plusieurs de ces hommes et femmes loups ont vécu sans jamais connaître leur véritable nature, ou peut-être s’en doutaient-ils…

Munie de ces informations, Dorina-Edna veut retrouver d’autres semblables qu’elle ne connaît pas et qui pourraient peut-être lui en apprendre davantage. Rassemblant l’énergie dans ses muscles, elle arpente les alentours de la ville. Des rumeurs lui parviennent de sous la terre troublée. Il lui faudra quelques années pour repérer d’instinct d’autres humains-loups, et entrer en contact avec eux.

Pendant tout ce temps, Dorina-Edna, devenue professeure de sociologie à l’Université de Moncton, s’intéresse particulièrement à la fureur qui secoue les abords de la rivière Miramichi et sillonne, perturbée, cette région où le taux de chômage est plus élevé que dans le reste de la province. Par certains soirs plus torrides que d’autres, des hommes plus que jamais à la recherche d’un échappatoire sans pouvoir le trouver errent de par les rues, insatiables. Le sang finit par couler, c’est inévitable. Ainsi en est-il dans les années 1970 et 1980 alors que la Miramichi déverse sur ses rives des hordes au sang agité et bagarreur. Notamment le tueur en série Allan Legere qui sème la terreur quand, alors emprisonné à vie, il s’échappe de l’Hôpital de Moncton en mai 1989 et commet quatre autres meurtres d’une extrême violence avant d’être repris six mois plus tard.

Dorina-Edna est particulièrement troublée par un autre meurtre, aussi terrible, commis sur le même territoire le 15 août 1979. Parce que l’adolescent emprisonné pour ce méfait fut reconnu coupable sans véritable enquête, juste parce qu’il venait d’un milieu défavorisé. Il est difficile pour Dorina de démêler dans cette histoire qui est Acadien ou ne l’est pas, car les comptes-rendus de cette histoire sur lesquels elle peut mettre la main sont le fait d’anglophones qui n’établissent pas de différence. Comme l’affirme une publicité vue récemment à la télévision: «D’une certaine façon, nous parlons tous le même langage.» Que prétendent les États-uniens, ce qui les arrange bien.

Tout ça, c’est bien connu.

Ou peut-être pas tant que ça…

Épisode 7

Dans l’image familiale de la vue de la Petitcodiac, la forme rouge se dresse maintenant telle une voile au vent. Dorina-Edna se demande si elle doit donner foi à la légende acadienne, nourrie par tous ces bâtiments venus d’autres pays. Légende qui dit qu’un bateau-fantôme aux voiles rouges, aperçu la nuit sur l’eau, qui cante comme s’il y avait une grosse brise alors qu’il ne vente pas, indique que des hommes ont été tués et qu’on ne les a jamais retrouvés. Ou que quelqu’un est mort alors qu’il avait une affaire en plan, et erre jusqu’à ce qu’elle soit réglée. Un tel bâtiment a été aperçu par plusieurs personnes à tous les trois ou quatre ans, à chaque fois à la même date au mois d’août…

Poussée par la vision de cette voile rouge, Dorina-Edna parcourt les rivages de toutes les rivières des environs, jusqu’à ce qu’elle repère l’entrée d’une caverne. Et c’est là qu’elle tombe sur une meute d’hommes et de femmes loups qui l’introduisent à leur réalité. À partir du moment où ces êtres ont pris conscience de leur nature, ils ont appris à circuler «entre deux mondes». Ils ont décidé de s’insinuer dans le territoire à leur façon, de l’adapter à leurs besoins, d’occuper les larges intervalles d’ombre entre les villages qui n’intéressait personne. Ils se sont mis à creuser avec plaisir profondément le sol, se construisant un univers étendu, mais inconnu. Un «derrière des choses», une vie grouillante derrière la façade. Ils parvenaient ainsi à s’autosuffire.

Plusieurs de ces loups choisissaient de vivre au grand jour. Ils jouissaient d’un avantage: leur fourrure n’apparaissait qu’à la noirceur ou au contact de l’eau. Ils étaient attirés vers leurs semblables qu’ils reconnaissaient d’instinct. De même, la travailleuse de la filature de coton s’étant liée d’amitié avec Dorina-La-Touffue. Sans aucun doute que l’aïeule qui a légué sa représentation de la Petitcodiac portait en elle cette brèche originelle. À preuve, sa vision qui se modifie pour communiquer avec ses descendantes. Ceux qui ignoraient leur nature particulière constataient bien des différences, touchaient de la fourrure la nuit, mais quand il fait noir, tout n’est-il pas possible?

Par contre, plusieurs êtres-loups ont préféré demeurer cachés sous terre que de vivre sous la férule de patrons exigeants, ces monstres de jour régissant les rouages de la vie depuis l’intérieur de leurs murailles lisses, sans prise. Se cachant derrière l’armure terrifiante de leurs lieux maléfiques qui prennent tout leur éclat au soleil. Tirant bon parti des lueurs aveuglantes qu’ils projettent autour d’eux.

Mais ces nouveaux seigneurs n’ont jamais empêché quiconque de dériver quand le besoin s’en fait sentir. La flacatoune a de tout temps coulé joyeusement. Aucune loi de tempérance, adoptée très tôt à Moncton à cause de problèmes de boisson, ni même Thomas Prince de la famille habitant la maison Prince-Lewis, chef d’un mouvement de tempérance, n’ont empêché les gens de se rincer le dallot. Il n’y a qu’à penser aux joyeux jours de la prohibition sur les côtes, aux bootleggers de tout temps populaires, même aujourd’hui. Il y a cependant parfois des fins tragiques à déplorer. Ainsi, en mars 1991, Vera Mac Kinnon, 69 ans, de Moncton, bootlegger depuis une trentaine d’années, est retrouvée poignardée dans sa maison.

J’en ai souvent entendu parler.

Pendant toutes ces longues années, personne n’a soupçonné que des humains-loups s’agitaient à leurs côtés, ou dans les profondeurs du sol. Plusieurs personnes seraient cependant prêtes à accueillir un tel phénomène. Certains croient que la Côte magnétique cache un passage magique vers un monde étrange et secret, ou serait le site d’un village amérindien disparu au complet. En août (encore) 1995, Julie Robichaud, 16 ans, accompagnée de sa mère, a aperçu au coucher du soleil, sur le Chemin Shediac, un mystérieux triangle noir dans le ciel, illuminé par-dessus d’une forte lumière.

Dorina-Edna s’étonne tout de même qu’avec des attributs aussi particuliers, les loups de son espèce ne soient pas davantage à l’avant-plan. S’agit-il d’une louverie en voie de disparition ou en pleine expansion? Y a-t-il place dans ce monde pour de telles créatures? Les intéressés divergent eux-mêmes d’opinion à ce sujet. Ils ont développé avec le temps une façon de communiquer par ondes, sous la terre et sous la mer; qui leur permet de rejoindre leurs semblables, partout où ils se trouvent. Ce fut un jour de fête quand, d’en quelque part au monde,on a répondu à leur appel. Le réseau s’agrandissait.

Dorina-Edna passe des nuits dans les antres de ces loups, à écouter des histoires merveilleuses et d’autres plus horribles. Ce sont eux qui lui apprennent la vérité sur ce qui est arrivé au Thibodeau de sa grand-mère Dorina-La-Touffue.

Épisode 8

À la lueur de ses récentes découvertes, Dorina-Edna n’est pas étonnée de constater, un matin, que l’image familiale présente comme nouvel indice un fragment de fourrure flottant sur l’eau trouble de la rivière. De plus, l’histoire des siens, comme une plaie qu’on ne veut pas fermer, n’est-elle pas marquée par une dérive déchirante?

Quand le corps de Sullivan fut retrouvé dans la rivière, en 1901, il n’était pas seul. Il y avait en fait deux corps. L’autre était recouvert d’une épaisse fourrure noire. On avait trouvé étrange qu’un aussi grand animal se retrouve dans la Petitcodiac, mais on ne s’en était pas occupé davantage. Ce deuxième noyé était Thibodeau.

Bien que certains loups se tiennent sous les profondeurs, ils suivent tout ce qui se passe au-dessus, et viennent en aide au besoin. Thibaudeau en était lui aussi, de cette louverie. Il connaissait l’existence de toute l’effervescence souterraine et s’y rendait fréquemment, mais avait préféré vivre «en haut», trop plein de fureur contenue qui avait besoin de s’exprimer. Il n’osait pas encore tout révéler à Dorina-La-Touffue. C’est par ses confrères qu’il apprit les agissements de Sullivan envers sa blonde et avait vu là une occasion de s’en prendre à un des bourgeois de la ville.

L’intention de Thibaudeau était de faire un coup à Sullivan, de détruire une de ses cargaisons quand elle arriverait au quai. Ses frères-loups lui avaient remis un croquis du bateau qu’utilisait le commerçant pour lui permettre de le reconnaître. Mais Sullivan l’avait surpris avant qu’il ait eu le temps d’agir. Les deux hommes en étaient venus aux coups. Dans la bataille, ils étaient tombés tous les deux dans la rivière, avaient continué à s’agripper, à s’étouffer sans vouloir se lâcher. Ils étaient morts noyés ensemble, à l’image de leur existence: côte à côte, à s’empoigner.

Comme la peau de loups humains se dissout au contact de l’eau pour faire apparaître la fourrure, ce phénomène empêcha l’identification de Thibaudeau qui, pour n’avoir rien dit à Dorina-La-Touffue, lui causa malgré lui une immense douleur qui ne l’avait jamais quittée. Les loups des profondeurs auraient pu mettre Dorina au courant, mais ils n’en firent rien.

Aujourd’hui, dans cette ville de 110 000 habitants, les centres d’achats sont ouverts à tous les soirs jusqu’à 9:30 heures. Les chauffeurs de taxi sillonnent les rues, à la recherche de clients qui ne se manifestent que les premiers jours du mois. En retour, la rivière n’est plus que le fantôme d’elle-même. Plus personne ne pourrait se noyer dans ce filet d’eau qu’elle est devenue, sinon mourir étouffé de boue.

C’est ça qu’on raconte.

La maison Prince-Lewis, qui fut déménagée il y a plusieurs années de la rue Main au Parc de la Mer rouge, près du lieu où le corps de Thibaudeau fut retrouvé, est aujourd’hui en branle-bas. Les loups savent très bien qu’en la mettant à nu pour la restaurer, on va découvrir avec surprise que le sous-sol de la maison est très bien aménagé, avec tentures, canapés et alcôves. Depuis la mort de Thibaudeau, elle était devenue pour ces êtres-loups un lieu de rassemblement. Une façon pour eux de reprendre possession de ce qui leur fut enlevé jadis. Ils y étaient tranquilles jusqu’à maintenant, la maison étant inoccupée depuis longtemps. Où iront-ils ensuite?

De même, l’eau de la rivière, qu’on a voulu comprimer à sa guise, cherche à reprendre sa place et, par vengeance, à déborder de partout. C’est ce que, depuis des années mais sans succès, l’aïeule de la famille de Dorina envoyait comme avertissement à travers le temps, par l’entremise de sa représentation de la Petitcodiac la nuit.

En se réveillant ce matin, Dorina-Edna constate avec affolement que de l’eau recouvre le plancher de sa maison, rouge comme dans l’image de son ancêtre.

ARTICLES

Le symposium Attention, le Mascaret ne siffle pas introduisait une cohabitation entre oeuvres permanentes et projets éphémères […] ces nombreux projets de sculpture sociale, c’est-à-dire impliquant des transactions d’art (cueillettes, prélèvements, dons, échanges, déplacements de site) […] Le projet d’enregistrement de battements de coeur pour la chorale de Claudine Cotton, et le jeu de costumes et le recueil d’idées, de pistes et de dialogues auprès des gens pour construire quotidiennement les chapitres de sa fiction historico-installative autour du thème loup et du bateau-fantôme de Johanne Chagnon, ont donné le ton.

Guy Sioui Durand, «Un critique! Ça c’est méchant!!!», catalogue du symposium, 1999

La théâtralité in situ

À l’autre bout du centre-ville mais toujours le long de la Main, au parc du Mascaret, Johanne Chagnon construisait Loups et bateau-fantôme, une scénographie sociale constituée d’échafaudages de planches, de grands tissus rouges, de meubles, de costumes et… de boue du mascaret. Durant toute la durée du symposium, sous le soleil, la lune et la pluie, elle a invité les passants à inventer avec elle un récit s’inspirant de l’histoire des lieux. Ceux-ci pouvaient à tout moment revêtir un costume et devenir manoeuvre d’art en apportant leur contribution.

Guy Sioui Durand, «Contaminations: une machination désirante», catalogue du symposium, 1999

Ce sont peut-être les légendes qui se sont tissées ou qui ont ressurgi tout autour des gens et des oeuvres qui furent les plus marquantes. […] Une autre habitait un bâteau-fantôme, échoué dans un parc. […] Avec Johanne Chagnon, on plonge littéralement dans la légende. L’aspect de l’offrande demeure, non seulement tourné vers la rivière, mais devenant un véritable échange avec le public.

Cet état d’«éphémérité» qui accentue la survie de l’oeuvre par sa légende, Johanne Chagnon l’aura poussé à l’extrême. Non seulement aura-t-elle fait ressurgir des vérités monctoniennes enfouies en les mêlant à une fiction de son cru, mais elle aura fait naître une autre (voire d’autres) légende(s), de par sa présence étrange et son campement nomade dans un parc reclus, longeant la rivière.

Des tréteaux, au fil des jours, s’additionnent et s’enchâssent. Sur eux viennent se poser de somptueuses étoffes, voiles satinés, d’un garance chatoyant, rougeoyant au gré des reflets du soleil ou de la lune. Chaque jour apparaît une pièce nouvelle, accueillant divers objets porteurs d’histoires. Un cadre sur pied ressorti du début du siècle, une poule noire accrochée par les pattes, fétiche bravant le diable selon une vieille légende québécoise. Chargé de lémures et de merveilles, un «bateau-fantôme, qui n’en finit plus d’échouer…

Loups et bateau-fantôme enclenche tout un procédé de reconstruction de la mémoire oubliée. En mixant des éléments réels et fictifs, Johanne Chagnon a imaginé le conte de Dorina et de la rivière rouge – intrigue d’une jeune Acadienne qui se dévoile quotidiennement sur le tableau de bord installé tout près de l’épave. Peuplée d’humains-loups habitant une grotte fabuleuse, quelque part sous Moncton, l’histoire relate que la Côte magnétique pourrait cacher un passage secret vers un monde magique, où aurait été englouti tout un village amérindien.

Au rythme de la création des décors qui l’accompagnent, le récit devait se matérialiser dans le Parc du Mascaret. Et voilà un théâtre processuel, livre interactif dans lequel le promeneur est invité à plonger en enfilant un costume pour devenir un personnage de cette légende vivante, dont il prend un instant la gouverne. Alors, il est photographié par l’artiste, qui lui fera don d’une image en souvenir. Une façon de s’inscrire dans le conte, qui n’est pas sans rappeler ces mythes voulant que l’appareil-photo vole l’âme de ses modèles… Deviendront-ils à leur tour l’ombre d’eux-mêmes, comme les fantômes du bateau et de la rivière ? Au fond persiste un goût amer: celui du Mascaret, cette merveille devenue lémure…

– Véronique Bellemare Brière, ESSE 39 (printemps 2000)

Johanne Chagnon a reconstruit patiemment la mémoire des lieux, elle a proposé une espèce d’anamnèse collective de la ville de Moncton. Le jeu consistait à doubler la mémoire factuelle d’un environnement disjoint et approximatif où les perceptions, les doutes, les impressions devaient occuper un espace de plus en plus irréel. La mémoire comme siège du doute et faussaire de l’histoire.

– Alain-Martin Richard, «Attention, le Mascaret ne siffle pas», catalogue du symposium, 1999

Les fantômes sont-ils éphémères?

Dans le parc du mascaret, une installation haute en couleur. Au fil des jours, Johanne Chagnon (Montréal) dévoile l’histoire de Dorina tout en construisant les lieux de la mémoire de son personnage. […]

L’oeuvre éphémère s’inscrit dans le temps et le lieu précis de sa création, cherchant à se positionner directement dans son environnement, sans autre souci que de témoigner de la vision de l’artiste dans cette situation. Elles sont comme un unique battement de coeur, comme un seul regard et leur force vient de l’osmose de tous les paramètres qui la composent. Elles offrent un instantané et elles ont pour mission de saisir cet instant. En ce sens, elles tiennent de la performance. D’où la mise en évidence du processus créateur dans le cadre d’un symposium qui, faut-il le rappeler, vient du mot grec «banquet», par allusion au Banquet de Platon. […]

La performance s’inscrit encore plus résolument dans un temps précis qu’une oeuvre éphémère. […] Johanne Chagnon, elle, élabore jour après jour (jusqu’à samedi) l’histoire de son personnage. Autour d’une trame historique, rattachée à deux maisons de Moncton dont celle qui borde le parc du Mascaret, elle réinvente à sa façon la vie passée de Moncton, en créant une série de pièces et en utilisant des passants comme personnages de son action. Elle invite les passants à revêtir un costume et à se laisser photographier dans telle ou telle pièces et situation. À son décor/installation, s’ajoutent les chapitres du texte qu’elle dévoile à chaque jour et les photographies des personnages qui habitent la «maison». Mais tout ne se déroule pas comme prévu… Le parc du mascaret ne vit qu’à l’instant du mascaret et si les touristes sont nombreux à ce moment précis, ils arrivent pressés et repartent tout aussi vite, abandonnant jusqu’à la prochaine marée le parc à sa solitude. Et c’est ainsi que se sont faufilées dans son récit des histoires de plus en plus nombreuses de fantômes… Et la seule façon de vaincre les fantômes est encore d’aller faire un tour entre 10 heures et 17 heures et de vous transformer en personnage…

– David Lonergan, L’Acadie nouvelle, 19 août 1999, repris dans «Journal de bord du symposium», catalogue du symposium, 1999

Mais c’est peut-être Loups et bateau-fantôme de Johanne Chagnon qui a saisi et symboliquement déstabilisé les silences de l’historicité partiale de cette ville. Alors que son action la plus spectaculaire aura été d’enrober de son long tissu rouge la sculpture hybride de Roussel, voisine de son étrange dispositif, les échanges avec les gens pour réécrire et jouer in situ une fiction fondée sur les récits du passé, retouchent bien des silences.[…]

Délestant de l’oeil les cyclistes, les piétons ou le petit train s’arrêtant au parc du Mascaret, aurais-je sursauté quand tard le soir, Johanne Chagnon enveloppa de son grand tissu rouge la sculpture/fontaine de Claude Roussel? Des personnages mystérieux sortis de son théâtre en construction donnaient le frisson, de crainte qu’ils revivent dans la brume pluvieuse.

– Guy Sioui Durand, «Un critique! Ça c’est méchant!!!», catalogue du symposium, 1999

Au parc du Mascaret, Loups et bâteau-fantôme et la «maison» formée d’une structure de bois recouverte de tissu rouge, colore le vert du parc. Johanne Chagnon a «habillé» la base de l’imposante sculpture de Claude Roussel – point phare de ce parc –, du même tissu rouge, intégrant cet hommage aux fondateurs de la ville à son installation. Ce qui rafraîchit le regard que l’on pose sur la sculpture de Roussel, un ovale rappel d’un bateau dans lequel des voiles stylisées indiquent la voie à suivre et à la proue duquel le premier maire de la ville regarde l’avenir.

– David Lonergan, «Journal de bord du symposium», catalogue du symposium, 1999

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