1999

Loups et bateau-fantôme

Intervention extérieure (incluant un texte de fiction) avec participation du public, Symposium d’art actuel Attention, le Mascaret ne siffle pas, organisé par l’Association acadienne des artistes professionnel.le.s du Nouveau-Brunswick, Moncton (Nouveau-Brunswick); commissaire: Alain-Martin Richard, (catalogue)

Une rivière boueuse qui n'est plus que l'ombre d'elle-même

Le symposium Attention, le Mascaret ne siffle pas qui s’est tenu en marge du Sommet de la Francophonie a réuni des artistes de six pays lors d’activités de tous genres: oeuvres permanentes et temporaires, performances, soirées de poésie, projections en plein air, théâtre, causeries, ateliers, spectacles de musique, etc.

Le titre Attention, le mascaret ne siffle plus vient d’un drame local et relie les deux éléments autrefois à la base de l’économie de Moncton : la voie maritime et la voie ferroviaire. Moncton a déjà été un port de mer. Jusqu’au début des années 1970, la rivière Petitcodiac qui traverse la ville était une voie maritime active, également reconnue comme étant une des rivières les plus riches en saumon en Amérique du Nord. Elle présentait un phénomène de marée particulier appelé «mascaret»: à la marée haute, la rivière se gonflait de vagues pouvant atteindre jusqu’à six pieds de hauteur. La construction controversée d’une digue en 1968, en vue de créer artificiellement le lac Petitcodiac, a brisé le flux naturel de la rivière. Depuis, l’accumulation de sédiments a réduit la Petitcodiac en un exigu chenal non naviguable, une étendue vaseuse de couleur brunâtre à cause de son fond en glaise. Et le mascaret n’est plus qu’une mince vaguelette de quelques pouces de hauteur. Et le lien avec la voie ferroviaire? il y a plusieurs années, la population, importunée par le sifflement annonçant le passage du train avait fait taire les sifflets des locomotives; on pouvait lire sur les panneaux routiers de la ville «Attention, le train ne siffle pas». Comme le mascaret émettait auparavant un bruit de train lorsqu’il était dans sa montée, l’association avec l’avertissement concernant le passage du train s’est imposée tout naturellement.

Quand histoire locale et fiction se mêlent dans une histoire de force animale

Un bateau échoué

Le quatrième d’une série de quatre

J’ai été invitée à participer au volet «Déferlement» du symposium dont l’objectif était d’envahir pendant deux semaines le paysage urbain de Moncton par diverses actions de rue. Loups et bateau-fantôme reprenait le même concept que celui de Il fait un temps de loup rouge: construction sur place, pendant dix jours, d’une installation-théâtre de rue grossissante, avec rituel quotidien, participation du public – l’ensemble soutenu par un texte de fiction en huit épisodes écrit spécifiquement pour ce projet et inspiré par l’histoire locale. Les matériaux utilisés étaient sensiblement les mêmes que ceux utilisés dans les projets précédents, avec l’ajout de tissu de soie verte (comme un complément à l’omniprésence de rouge). Les accessoires nécessaires avaient été dénichés dans un magasin local de meubles usagés.

L’intrigue du texte à la base de ce projet tournait autour d’une histoire de disparition basée sur des faits réels de l’histoire de Moncton et de l’Acadie. Ce récit prenait la forme d’une narration reliée à la tradition orale, et aussi pour marquer ma distance par rapport à la réalité acadienne que je ne connaissais pas par expérience personnelle, d’où la répétition des «À ce qu’on m’a dit» ou «C’est ce qu’on m’a raconté». Mais c’est au départ une image qui a servi de point de départ du récit et de trait d’union entre ses divers développements. Elle présentait des vues changeantes de la rivière Petitcodiac, chargées de transmettre un message aux deux personnage principaux de l’histoire, Dorina-La-Touffue et Dorina-Edna.

Le lieu qui me fut attribué, le Parc du Mascaret situé sur le bord de la PetitCodiac, a déterminé la forme générale de l’installation qui reproduisait peu à peu la forme d’un bateau: un bateau qui s’est échoué, faute d’eau pour lui permettre de repartir, et qui s’est organisé une vie sur place. Un fanal suspendu à sa proue guidait sa route. Une poule noire, accrochée à l’arrière, assurait au navire d’attirer dans son sillage toutes les créatures qui pouvaient le protéger, selon le principe d’inversement mis de l’avant dans mes projets précédents: la nuit source de forces agissantes contre les pouvoirs maléfiques du jour. Le côté droit de la structure a servi de décor aux épisodes  1 à 4 du texte se déroulant en 1900-1901, et le côté gauche aux épisodes 5 à 8 se situant des années 1960 à aujourd’hui. Une brèche bordée de fourrure permettait de s’introduire à l’intérieur de la structure. Comme un accessoire unissant les scènes, l’image de la Petitcodiac, changée à chaque épisode, était présentée à l’intérieur d’un ancien cadre ovale.

Dans ce parc avait été érigée une sculpture de Claude Roussel, en hommage aux fondateurs de la ville, qui adoptait la forme d’un bateau. L’occasion était trop belle pour ne pas en profiter ! J’ai recouvert une partie de la sculpture de tissu rouge, pour la relier à cet autre bâtiment que j’étais en train de construire, les deux se faisant ainsi face, complices.

Pour ce projet comme pour celui présenté à Victoriaville, des bassins d’eau entouraient la structure érigée. Comme celle-ci se trouvait juste à côté de la PetitCodiac et de son eau brune, j’ai rempli ces bassins de l’eau (et de la glaise) tirée directement de la rivière. Les jours passant, la glaise a séché et craquelé, renforçant le destin tragique de cette voie maritime de Moncton.

Le public était invité encore une fois à entrer dans l’histoire et à endosser les costumes mis à sa disposition pour se faire photographier. Cette animation continuelle sur le site, même en soirée, a été qualifiée de «murmures nocturnes autour de la maison rouge de Johanne Chagnon», par Alain-Martin Richard dans «La parole est un bruit lumineux» (catalogue du symposium).

Et la présence du loup? Elle était toujours subtile dans les costumes et coiffure des personnages principaux de Dorina-La-Touffue et de Dorina-Edna, visibles sur les photographies. Mais fortement accentuée dans le texte de fiction qui démontre la force, la bienveillance, le courage des bêtes louves magnifiques qui, depuis longtemps, veillent sur le sort de leurs proches.

[Quand la légende rejoint la réalité… voici une histoire incroyable, mais réelle, évoquée par un des personnages qui s’appelle Thibaudeau. Dans le village de Beattyville, en Abitibi, aujourd’hui disparu, un nommé Thibaudeau avait introduit l’expression: «C’est beau comme un mascaret», qu’on répétait sans connaître la signification de ce mot (phénomène par ailleurs fort éloigné de la réalité abitibienne). D’où venait cet homme? De Moncton?…]