2015

Marquer les esprits

Performance collective (avec Christine Brault, Inti Barios, Judith Brisson, Lise Gratton, Sarabeth Trivia), Maison de la culture Frontenac (Montréal)

Un hommage et un appui essentiels

Marquer les esprits a été une performance collective en hommage aux femmes autochtones disparues et assassinées. Ce malheureux phénomène frappant cette communauté avait pris de l’ampleur. Depuis 1980, on avait répertorié au moins 1 200 cas, pour la plupart non élucidés, et ce, dans une indifférence publique générale. Le traitement policier de ces disparitions ou assassinats ne recevait souvent pas toute la diligence requise. On assistait à un «féminicide à bas bruit» (Emmanuelle Walter dans Sœurs volées, Lux Éditeur). Cette situation déplorable n’était pas sans lien avec le sort réservé depuis longtemps aux Premières nations sur le territoire canadien. Un fond de préjugés persistants continuait à prévaloir dans l’opinion publique et, par extension, chez les éluEs.

Malgré l’attention prêtée par les médias et une pression citoyenne croissante, le gouvernement fédéral tardait à agir. De plus en plus de voix s’élevaient, réclamant une commission d’enquête sur la situation. En tant que femmes et artistes, nous souhaitions ajouter notre voix à ces revendications, démontrer notre soutien en tant que citoyennes, montrer notre colère face à l’inertie du gouvernement face à l’ampleur de la situation et ne pas justifier un statu quo inacceptable. Il s’agissait d’un devoir de prise de parole.

Nous nous sommes donc rassemblées afin de réaliser une action pour exprimer collectivement notre sentiment. Notre intervention s’inspirait de diverses actions se déroulant en Espagne et en Amérique latine, particulièrement au Mexique où le féminicide sévissait depuis quelques décennies. Cette préoccupation trouvait un écho sensible au sein même de notre collectif composé d’une artiste nahua (groupe indigène mexicain) et d’une artiste métisse mapuche (peuple autochtone du Chili et d’Argentine).

Le moment était approprié pour moi, et a fait en sorte de ne pas me sentir impostrice en appuyant une cause qui n’était pas directement la mienne. Marquer les esprits eut lieu sur le parvis de la Maison de la culture Frontenac, pendant la tenue de l’événement Printemps autochtone d’art DEUX organisé par le théâtre Ondinnok. Au cours de l’année, j’avais participé au projet Femmes Rhizome mené par Ondinnok et le centre de femmes La Marie debout où j’avais déjà animé un projet (voir «Art communautaire»). Nous venions tout juste de présenter le résultat de cette démarche pendant le Printemps autochtone d’art DEUX (femmesrhizome.wordpress.com/). L’événement présentait également une exposition de sept artistes autochtones sur cette thématique des femmes autochtones disparues et assassinée. Je me suis questionnée sur la légitimité de cette action en tant que femme blanche, mais cette conjoncture me paraissait convenir à ma participation. Nous ne parlions pas à la place de ces femmes, mais en tant que citoyennes indignées de l’inaction de notre gouvernement et réclamant une action de sa part.

Faire preuve d'une indignation citoyenne

Sensibiliser et agir

Afin de publiciser l’événement, nous avons préparé une affiche de 24 X 36 pouces, également conçue afin de faire un acte de sensibilisation dans les nombreux espaces publics où elle serait placardée. Cette affiche, sur fond rouge, se voulait percutante: afin de faire acte de mémoire concret, tous les noms et âges des femmes autochtones disparues et assassinées étaient énumérés. Quel travail douloureux que de compiler cette liste! On ne connaissait parfois pas l’âge de certaines personnes, ni même dans certains cas leur nom – mortes dans un total anonymat! Une trace blanche de souliers était imprimée sur cette liste, telle une trace évanescente de toutes ces disparitions. Souhaitant mettre l’accent sur cette liste, nous n’avons ajouté à l’affiche que la date de l’événement et une référence à une page Facebook pour plus de détails, dont une invitation à venir participer à notre action.

Le dispositif de départ de cette action consistait en un grand cercle de paires de souliers, juste à l’entrée de la Maison de la culture – le cercle est prépondérant dans la culture des peuples autochtones. Nous avions au préalable ramassé un grand nombre chaussures usagées de femme ou de fillette, symboles de tout ce qui restait de ces personnes disparues. Des personnes du public avait répondu à notre invitation de contribuer en apportant des chaussures. Une flaque de faux sang était répandue au milieu.