1991

Pouvez-vous trouver où est la clé?

Environnement, exposition collective Installations au centre d’artistes Espace Virtuel (Chicoutimi), dans le cadre d’un échange avec le centre d’artistes La Centrale (Montréal)

La suite de La maison aux fenêtres rouges

Après la construction de La maison aux fenêtres rouges, j’avais commencé à jouer avec les éléments, à introduire des personnages, à écrire des histoires, à imaginer qu’elle avait été érigée ailleurs. L’environnement présenté à Chicoutimi a été l’occasion de développer un concept englobant, avec une intrigue portée par la question-titre, afin d’amener le public à porter un regard attentif. Il présentait une maison plus ouverte, également plus chaleureuse, quoique intriguante.


Maintenant érigées de façon autonome à l’aide de structures de bois, des parties de murs en latex de La maison aux fenêtres rouges ont été disséminées dans l’espace alloué de 20 X 15 pieds. La «maison» était agrémentée de tissu (voile translucide rouge et noir) et meublée d’une chaise et d’une table-présentoir évanescentes (sans pattes). L’éclairage accentuait l’aspect translucide des éléments. Deux personnages énigmatiques habitaient cette construction sous forme de photographies, l’un grandeur nature totalement intégré dans un mur de latex, l’autre suspendu, dont on ne voyait que le haut du corps fondu dans un mur de briques. Ils signalaient leur présence également sous la forme d’une bande sonore qui faisait entendre un faible chuchotement. Comme une construction vivante où matériaux et habitantEs se confondaient. Un tiroir présentait des photos prises dans La maison aux fenêtres rouges, comme un rappel que cette construction avait un passé. Le tout créait encore une fois une impression d’un monde embrouillé et complexe.

La situation mondiale intenable doit cesser!

J’étais alors tout particulièrement imprégnée de la démence de la Guerre du Golfe, ce conflit qui opposa en 1990-1991 l’Irak à une coalition de 35 États, dirigée par les États-Unis à la suite de l’invasion et l’annexion du Koweït par l’Irak. C’était la plus grande alliance militaire depuis la Seconde Guerre mondiale. Je ne pouvais croire que l’humanité n’avait rien appris du passé et se lançait encore dans des guerres meurtrières dans le but, non avoué, de préserver les intérêts des pouvoirs économiques. Et que dire, à la suite de cet affrontement, de cet «Nouvel ordre mondial» proclamé avec arrogance par l’empire états-unien.

Pouvez-vous trouver où est la clé? se présentait comme un parcours que le public était invité à effectuer. Un texte à l’entrée l’introduisait à ce qu’il allait découvrir:

Vous allez pénétrer à l’intérieur d’une habitation sombre, par les fissures de laquelle le vent pourrait s’engouffrer allégrement. Cette maison est une construction vivante où matériaux et habitantES se confondent. À la fois maison hantée et labyrinthe.

Vous êtes conviéEs à faire une enquête, reconstituer les histoires qui se vivent dans cette maison. Si vous acceptez d’entrer, vous acceptez que vous n’en sortirez pas sans avoir trouvé une clé: qui est la «clé» de cette construction, l’énigme de sa résistance aux intempéries. Car, malgré ses matériaux flasques, malgré les ténèbres qui se referment à l’extérieur, ce lieu est sécuritaire contre la folle fureur du monde.

Cette maison a déjà été transportée en divers points chauds du globe (ce qui veut quasiment dire partout). Ainsi, elle a été installée à la frontière de l’Irak et du Koweït l’hiver dernier (lors de la Guerre du Golfe), et dans les rues froides et indifférentes de villes nord-américaines. On s’est bien moqué de son ridicule, mais elle est toujours là.

La clé que vous devez trouver est l’outil des personnages qui habitent cette maison. Tous savent où est la clé, interrogez-les...

N.B. Dans cet univers embrouillé et complexe, les apparences sont bien trompeuses...

La clé qu’il fallait retrouver se trouvait cachée dans un coffre mou en poutres de latex, éclairé de l’intérieur. Mais elle était «scellée» sur la photographie d’un couteau… L’ironie étant que cette clé était inaccessible. Pour s’en servir, il fallait utiliser le couteau, ici symbole de volonté d’agir. «Parce que la situation mondiale intenable doit cesser!», était-il écrit sur le dessus du coffre.

Voici quelques commentaires écrits du public

C’est réellement... fantomatique... mystérieux avec un mélange d’effroi. Mais l’on s’y sent en sécurité, c’est peut-être cette voix qui m’a sécurisée... une voix à peine perceptible et qui éveille je ne saurais dire quelle sensation en moi. Un instant, j’y retourne et je reviens...

Cette fois-ci, j’ai eu une frousse incontrôlable, j’exagère un peu mais tout de même. C’est différent à chaque fois. Le rouge est vraiment hallucinant. C’est un moment magique presque, j’y déconseille l’entrée aux gens qui n’ont pas assez d’imagination et de sensibilité pour... ressentir un sentiment quelconque.

Je trouve cela très épeurant! Bravo, vous l’avez vraiment bien réussi!

La maison rouge est très troublante. Sa conceptrice a créé un univers assez étrange. J’ai bien aimé.

ARTICLE

L’installation joue avec la pénombre dans un environnement où tout est rouge. Le tout suggère un décor dramatique : maison hantée, labyrinthe, espace habité tout en étant en ruine, Un après-guerre inquiétant qui se situe à la fois partout et nulle part.
La visite se termine par la découverte d’un coffre que l’on nous pris d’ouvrir. À l’intérieur: un couteau.
C’est lyrique, troublant et international.

Christiane Laforge, Le Quotidien, 16 novembre 1991

Mascarade

Au même moment, j’ai été invitée, de même que Louis Haché, à créer une intervention lors d’un événement d’un soir: un concert de la Société de musique contemporaine du Québec, dans le cadre de son 25e anniversaire. Outre le fait intéressant d’intégrer des lieux autres qu’uniquement artistiques, j’aimais l’idée du thème de ce concert, La mascarade et la fête, alors que je travaillais sur l’ambiguïté et les apparences trompeuses. «À l’époque de cette gigantesque mascarade, ce Nouvel ordre mondial dont on nous a tant vanté les bienfaits à venir».

 Utilisant à nouveau des éléments de La maison aux fenêtres rouges, mais autrement, j’ai investi le corridor menant à la salle de spectacle. Le public parcourait les fragments d’une construction étrange parmi lesquels étaient intégrés des montages-photos, autant de souvenirs fictifs de la tournée de La maison sur divers lieux de conflits à travers le globe.

Photo-souvenir de la tournée de la Maison aux fenêtres rouges à la frontière de l’Irak et du Koweit, en janvier 1991

ARTICLE

L’austère Redpath Hall de McGill était méconnaissable hier soir: des installations de toutes sortes dans les escaliers […] Je suis sûr qu’à certains moments, les portraits centenaires qui décorent les murs ont fait la grimace.

– Claude Gingras, La Presse, 8 novembre 1991

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