1986

Travaux de démolition en cours

Environnement, dans le cadre de ASA 86 (installations photographiques), espace rue St-Urbain / Ste-Catherine ouest, Montréal

L’exposition de groupe ASA 86 a réuni huit artistes qui travaillaient un aspect ou l’autre de la matière photographique à l’intérieur de la pratique de l’installation. Nous avons entièrement pris en charge l’organisation de l’événement qui eut lieu dans un espace de 10 000 pieds loué pour l’occasion carrés, au deuxième étage d’un édifice presqu’inoccupé situé entre le Théâtre du Nouveau Monde et l’édifice d’Hydro-Québec.

 

C’était pour moi un endroit approprié pour déjouer à nouveau les formes de diffusion instituées du milieu de l’art tout en tenant compte du contexte urbain immédiat. Et cette fois de pouvoir me déployer dans un espace vacant qui ne servait à aucune une autre activité.

J’y ai poursuivi la réflexion amorcée avec Quel mur propose la bonne réponse? sur l’efficacité des moyens d’action possibles aujourd’hui. «Un univers en pièces, image de notre absence de maîtrise sur les moyens à prendre pour changer le monde». Cette reconstitution d’un univers qui s’effrite invitait le public à parcourir le sombre espace investi, tel un chantier inachevé, et à se retrouver parfois acculé à un mur.

 

J’ai repris pour Travaux de démolition en cours les mêmes éléments et processus qui m’étaient alors familiers : moulage et photographie. L’environnement proposé était constitué, entre autres, d’empreintes de murs en latex ou en papier fait main réalisées sur de réels lieux de démolition (avec indication de l’emplacement de ces lieux – toujours pour marquer l’insertion dans le contexte urbain) Il y avait alors tellement de travaux de démolition à Montréal, c’en était frappant! J’étais attirée par la beauté du chaos qui se dégageait de ces sites, intéressants à mouler et en même temps, m’offrant la possibilité d’exploiter la symbolique d’une désintégration sociale. Pour ce projet, j’ai donc étendu mon terrain de jeu pour aller faire des empreintes dans l’espace public de Montréal, alors qu’auparavant, je m’en étais tenue à mon environnement immédiat.

 

Cette reconstruction intérieure d’empreintes de parties d’architecture urbaine était dématérialisée par l’emploi d’un matériau translucide et de projections de lumière, ainsi que par l’ajout d’un miroir, en fait une feuille acrylique réfléchissante, flexible, qui déformait ce qui y était reflété. Trois projecteurs à diapositives furent utilisés: l’un envoyait une image fixe d’un chantier de démolition dans un coin de l’espace, les deux autres faisaient chacun défiler, sur un des murs de l’espace ou sur un des murs moulés, 80 diapositives d’images de travaux de démolition à Montréal. Ces photographies recréaient ainsi à l’intérieur le contexte architectural duquel étaient extraits les éléments présentés dans le cadre de cet environnement. Ces diapositives furent remplacées peu à peu au cours de l’exposition par des images des mêmes projections, mais incluant des visiteurs et visiteuses (ou leur ombre) ou la saxophoniste Claude de Chevigny qui y donna deux concerts pendant la durée de l’exposition. 

 

Le grand mur de papier accroché dans l’espace avait été, quant à lui, constitué à partir d’un assemblage de divers moulages. L’un de ses côtés laissait voir les diverses textures rassemblées, tandis que l’autre côté était recouvert d’une peinture blanche lustrée, effaçant toutes traces d’une couche éblouissante et uniforme sous la lumière forte qui l’éclairait. Des débris récupérés sur des sites de démolition étaient accumulés dans des coins. Comme je pouvais cette fois investir également l’espace sonore, j’avais préparé un montage musical quelque peu agressant, composé seulement de plusieurs débuts de pièces rock, interrompues abruptement. Pour ajouter à l’effet déstabilisant de l’environnement. J’ai utilisé quelques affiches de l’événement – constituées presqu’uniquement d’une grande surface noire invitante – pour y disposer des photos, inscriptions, etc. et les ai placées à l’entrée, pour que les personnes intéressées puissent repartir avec un «souvenir». 

 

L’effet cul-de-sac du parcours déterminé par la disposition des éléments dans cet espace a été accentué lors du vernissage qui fut l’occasion d’une action-performance, avec la participation de Lynda Gaudreau et Isabelle Piché. Celles-ci déambulaient devant le public, acculées aux murs, de face, de dos, seules ou ensemble. Troublante évocation.

Comment agir face à un univers qui s’effrite?