1989

Travaux de démolition en cours (l'exposition)

Dans le cadre de l’exposition collective Avalanche, Centre d’exposition du Vieux-Palais, Saint-Jérôme

Organisée par le Conseil de la culture des Laurentides, l’exposition Avalanche a réuni dans divers lieux 32 artistes de la région ayant été récipiendaires d’une bourse du ministère des Affaires culturelles du Québec depuis 1982. Je fus invitée à y participer et à exposer au Centre d’exposition du Vieux-Palais à Saint-Jérôme. Étant donné pour moi le contexte particulier de cet événement – une exposition dans un lieu «officiel» –, j’ai choisi d’exposer les traces de Travaux de démolition en cours, comme s’il ne restait que les vestiges d’une action ayant eu lieu ailleurs. L’installation a été conçue en fonction de cet espace : fantomatique, blanche et propre pour aller avec l’espace clair du Centre d’exposition. Ce fut pour moi l’occasion de revisiter ce projet et d’en extraire des histoires. Pour la première fois, j’intégrais l’écriture à un projet, ce qui allait devenir une facette importante de mon travail par la suite.

Maintenant. les murs s’étalent par terre. Il ne reste qu’une image du passage d’un fantôme, déjà presqu’effacée.

Un grand voile blanc, sur lequel était fixée une photo prise pendant le vernissage de Travaux de démolition en cours, était suspendu au centre de l’espace, tel un mur-vestige désincarné, avec un personnage veillant sur ces décombres. Des empreintes de murs en latex reposaient au sol, inanimées. Des photographies retouchées de l’environnement avaient été accrochées de part et d‘autre d’un mur de briques moulé en papier. La présence dans chacune d’elles de personnes ayant visité Travaux de démolition en cours renforçait l’idée de compte-rendu d’un événement passé. Ces images étaient reliées par de petites histoires relatant les traces laissées dans mon imaginaire et évoquant un monde sombre et inquiétant.

Témoigner à l'intérieur de ce qui se vit dehors

Plusieurs histoires se sont ainsi développées à partir de Travaux de démolition en cours

C’était devenu comme une gare, un endroit pour se reposer, penser à son prochain arrêt. À l’intérieur de ce labyrinthe construit dans lequel on cherchait la porte de sortie, sans même se douter qu’elle était juste là, derrière soi.

Il n’y avait rien d’assuré. Même le grand mur prenait parfois une apparence curieuse. Il n’était plus rugueux, dur. Mais chaud, animé. Écran derrière lequel passait une ombre mystérieuse. Il faisait rouge.

Certains soirs, c’était au tour d’un violoneux et son double fantomatique de jouer. Il ne me restait, au réveil, que la vague impression d’être dangereusement sur le haut d’un échafaudage.

Une paupière rouge, vibrante, était apparue au-dessus du public attentif de ce ciné-parc d’occasion. La température devenait soudainement beaucoup plus froide. Seuls au monde.

Une pluie de petits objets s’abattait certains soirs. Il fallait se réfugier en vitesse dans un des coins de cet espace en démolition. Mais surtout ne jamais regarder par les fenêtres.

Elle se déchaînait sans arrêt, pour le plus grand plaisir des êtres invisibles réunis dans les décombres. Les murs en tremblaient. S’écroulaient. Le son était infernal.

Après plusieurs tournants, à gauche, à droite, dans ce labyrinthe qui n’en finissait plus, j’ai trouvé l’endroit où avaient lieu les soirées de musique. Un saxophoniste donnait le ton à ces rencontres.

Ce mur longeait un corridor sans fin. Il y avait de quoi s’y perdre. Mais le corridor ne menait qu’à une porte fermée, impossible à ouvrir. Rien d’autre à faire que de se retrouver acculé.

Peu à peu, les murs se sont mis à croupir. À se décoller. Des brèches apparaissaient un peu partout. Des trouées de lumière. Comme si des fantômes cherchaient à passer au travers. Ils allaient y parvenir, d’ailleurs.

L’éclairage aveuglant de puissants projecteurs dirigés sur le côté blanc lustré d’un des murs a saisi cette apparition. Dans l’envers du décor. En espérant que personne ne s’en soit rendu compte.

Une ampoule électrique éclairait un mur rapiécé, grimaçant, qui n’était rien de plus qu’une façade que le vent faisait ballotter. Le terrain qui s’étendait était désert, abandonné.

Une nuit, quelle chance, j’ai pu enfin capter l’image d’un des fantômes qui hantaient les lieux. La preuve était enfin faite : ils existaient. La flèche sur la photographie indique l’endroit par où ils allaient et venaient.

Il fallait être très rapide sur la gâchette car les fantômes avaient plutôt l’habitude de passer très rapidement à travers les images de dévastation. Je les comprenais d’agir ainsi.

Des silhouettes isolées se poursuivaient pendant des heures sans jamais se rejoindre. Tant les apparences étaient trompeuses. Les détours compliqués. Une femme criait au loin.

D’autres nuits, je ne réussissais qu’à saisir l’ombre laissée par d’étranges personnages. On entendait des pas de course. On aurait dit une bande qui se sauvait, affolée.

Peut-être sont-elles encore enfouies sous les murs. Maintenant que ceux-ci ont été transportés à St-Jérôme, faites attention à ces objets devenus si calmes.

L’endroit était parfait pour y accrocher des murs rescapés. Transparents comme des écorchures. Ça n’a pas pris de temps que l’espace a commencé à être habité. Par des créatures sorties d’on ne sait où.

De certains points de vue, on pouvait jeter un regard englobant sur l’épaisseur palpitante des secrets contenus en ces murs. Il faisait souvent très froid. Une porte claquait. Un crissement de pas se faisait entendre.

expo travaux démolition 10

Article

Habiller l'espace

L’évolution de Johanne Chagnon est étonnante. Après des études en sculpture au Cégep et une maîtrise en Études des arts à l’UQAM, Johanne Chagnon réalise beaucoup de photographies, de photos traitées et de photos-montage avant de découvrir la fabrication d’environnements.

Depuis cette fascinante découverte, c’est la passion qui l’anime. La passion de créer des environnements en y ajoutant sa marque créatrice qui prend la forme de murs en latex ou en papier, de projections de diapositives, d’éléments sculpturaux enveloppés de jeux de lumière, le tout baigné de musique et habité par des gens qui passent et qui vivent à l’intérieur de ce nouvel environnement.

Son but: changer l’espace, la façon de voir les objets, proposer de nouvelles visions du monde et des objets qui nous entourent. Avec Johanne Chagnon, l’environnement prend de nouvelles dimensions, une nouvelle vie sur laquelle nous sommes forcés de poser un regard neuf.

Johanne Chagnon fuit donc les galeries traditionnelles pour se tourner naturellement vers un bar, un vieil édifice, des lieux hétéroclites, hors des circuits d’exposition habituels. C’est là mieux qu’ailleurs que le jeu de la construction d’un nouvel espace prend toute sa signification.

En plus d’avoir réalisé deux environnements, un troisième est en préparation, Johanne Chagnon est critique d’art et coordonnatrice à la revue ESSE, une revue qui pratique réellement la critique et qui existe depuis cinq ans. Pour elle, son rôle de critique d’art est indissociable de son rôle de créatrice.

Johanne Chagnon transfigure à sa façon le quotidien, l’espace et les objets. Elle habite et habille de façon nouvelle les espaces existants pour le plaisir et l’étonnement de celui et de celle qui veut voir et non simplement regarder.

Robert Soulières, catalogue de l’exposition Avalanche

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