J’ai annoncé à la fin de mon dernier article que j’allais expliquer pourquoi je réalise des vidéos d’art ou expérimentaux – et non des fictions collées au réel. Et l’explication tient à ce mot : «art».
Tout simplement parce que je suis une artiste et que pour moi, l’art (peu importe le médium) est un moyen de regarder la réalité autrement afin de l’exposer sous des angles différents en ayant recours à un langage symbolique. Je ne tiens pas à recréer le monde tel que je le vis quotidiennement. Je ne le trouve pas si séduisant avec son lot de violence, d’iniquités, d’ennuis et de routinier.
Il ne s’agit cependant pas d’une attitude d’évasion. Au contraire, je reste pénétrée du contexte social dans lequel j’évolue. Je pétris les éléments qui composent notre univers et, comme des dés manipulés magiquement, je les réarrange selon un ordre inattendu. Mes paupières vibrent devant l’inconnu qui se dessine. J’aspire à des horizons plus larges.

Je suis tout le temps affamée d’art. Je veux plus qu’un simple contenu convenu. Quand je regarde un film, tant de fiction que documentaire, je recherche une dimension poétique qui transforme et transcende le réel. Je peux apprécier n’importe quel type de films, mais ce qui me stimule, c’est de sentir une intention artistique. Trop souvent, j’ai entendu ou lu des critiques de films qui se résumaient à : «C’est l’histoire de…». Mais le cinéma ne se résume pas à ça. Il a un langage propre qui permet de nouvelles manières de raconter en prenant avantage des propriétés spécifiquement cinématographiques. Ce qu’Agnès Varda qualifie de « cinécriture ».
Je déplore le manque d’un aspect esthétique dans plusieurs vidéos présentés récemment dans le circuit des galeries d’art et des centres d’artistes. Ce constat récurrent a culminé lors de la visite d’une manifestation d’art contemporain sur les liens entre les êtres humains et la nature. Plusieurs des vidéos présentés relevaient davantage du documentaire. La richesse de signification d’œuvres artistiques devrait se dérober à toute saisie immédiate et non pas servir d’instruments pour l’accomplissement d’un objectif social. Les artistes doivent faire confiance à la force de leurs créations pour offrir une expérience émotionnelle et permettre au public de faire sa part.
J’en attends davantage des productions artistiques. Si je recherche de l’information, je peux visionner des documentaires ou lire des articles. Mais devant une œuvre d’art, je veux être soulevée afin de surmonter ma propre condition. « Je vous en prie, déstabilisez-moi, apportez-moi de l’air frais dans cet univers étouffant ! J’en ai besoin, comme tout le monde en ce moment ! » Non pas pour nier la réalité, mais pour pouvoir s’y projeter, s’ouvrir à une autre vision afin de mieux la réinventer. Il ne s’agit pas pour autant de créer le rêve d’un avenir harmonieux, sans conflit ni paradoxe !
On pleure sur le sort de notre monde. Et effectivement, il est à pleurer : les glaciers disparaissent peu à peu; la planète se meurt sous nos déchets; il y a une menace de guerre mondiale. Sursaturées par des données statistiques affolantes, nous devons être capables de ressentir ces réalités viscéralement pour réagir de façon sensible. Voilà l’essence même de l’art. Je comprends qu’il y a des sujets urgents à traiter. Mais est-ce que les artistes éprouvent de nos jours une culpabilité qui les pousse à vouloir faire œuvre utile ? Si notre travail apporte une contribution plus abstraite que celle du personnel de la santé, il doit aussi être considéré comme essentiel car il peut indirectement proposer des solutions.
