Dans le dernier article, j’ai évoqué de façon générale mon processus interdisciplinaire de création en art vidéo. Cette fois-ci, je vais donner certains exemples concrets qui peuvent fournir l’élan nécessaire vers des réalisations qui n’attendent qu’à être découvertes.
La conception du vidéo Une minute de blancheur juste avant… a débuté avec un gros rouleau de papier blanc. J’en avais suffisamment pour remplir l’espace de l’atelier, pour littéralement plonger dedans. Alors je me suis mise à le déployer, à le façonner en une sorte de paysage glaciaire. Et c’est à partir de la simple manipulation de ce matériau que l’idée d’Une minute s’est élaborée. D’un point A à un point B à un point C. J’ai suivi la logique poétique que cet élément de base m’inspirait. Tandis que la disposition du papier demeure la même, les changements proviennent des mouvements que j’effectue dans un environnement qui évolue vers une ambiance progressivement plus sombre – par l’ajout de coulisses de peinture rouge puis noire, entrecoupé de brèves transitions visuelles. Le résultat final (d’une durée de 6 minutes) est une œuvre évoquant symboliquement les menaces qui pèsent sur notre monde. Comme il est écrit dans la critique du festival Milan Gold Awards : « Le film est très en phase avec l’un des sujets les plus sensibles de notre époque ». Ceci démontre que tout point de départ, même en apparence anodin, peut devenir propice à une création significative.
Lien vidéo pour un extrait de ce vidéo : https://vimeo.com/658715763
Une autre façon de faire qui m’a été très féconde a été de me lancer le défi de réaliser un court vidéo chaque jour. Je me suis ainsi rendue à 200 vidéos ! Ce fut une gageure beaucoup plus facile à relever que j’aurais cru au premier abord ! Cet exercice m’a permis de me décoincer et d’explorer librement diverses avenues créatives. Ces expérimentations m’ont constitué une généreuse banque de séquences vidéos. J’ai pu par la suite réaliser deux vidéos composés des meilleures scènes regroupées selon un thème qui m’apparaissait commun, avec le recul. Ce type de défi est un formidable outil auquel je retourne – quoique plus brièvement ! – pour débloquer quand je ne sais trop comment faire avancer un projet en cours.
Puisque la création d’une œuvre d’art vidéo offre la liberté de travailler en dehors d’un scénario classique prévisible, les déclencheurs peuvent être variés :
- une installation dans l’atelier : par exemple, plusieurs perruques blanches suspendues dans l’espace, qui finissent par symboliser une forêt; ou des fleurs séchées sur une table recouverte de tissu noir qui évoque une sorte de cérémonie funéraire
- un son ou un rythme comme point de départ
- une danse improvisée faisant émerger une émotion qui cherche à s’exprimer
- une interrogation comme « Que puis-je tirer de cette idée simple : une silhouette noire bougeant devant un fond blanc ? »

Le travail en vidéo ne peut faire abstraction de l’aspect technologique. Il requiert de la formation presque continue. Les logiciels évoluent rapidement, les outils se complexifient. Voici pourtant un autre terrain d’expérimentation très intéressant, puisque je ne recherche pas la perfection technique mais plutôt un état émotionnel à transmettre. Par exemple, s’il est recommandé de suivre des instructions spécifiques pour parfaire une balance des couleurs, que se passe-t-il si je fais plutôt le contraire ? De plus, les apprentissages spécialisés et complexes m’ennuient et me prennent un temps précieux que je préfère consacrer à autre chose.
Et parfois aussi, je ne fais rien d’autre que ranger l’atelier, regarder des films inspirants, feuilleter des livres d’art, flâner, me laisser porter… aller à la pêche… comme le dit si bien le réalisateur David Lynch dans son livre Catching the big fish : « Le désir d’une idée est comme un appât. Quand on pêche, il faut être patient. Vous appâtez votre hameçon, puis vous attendez. »
Bien que j’ai recours à ces diverses avenues créatives, je ne crains pas que l’ensemble de ma production soit décousu. Mes réalisations procèdent d’une même source, elles sont différentes manifestations d’une unique pulsion. Je demeure toujours la même personne, avec sa propre sensibilité pour exprimer sa vision du monde. Quand je débute un nouveau projet, j’ai confiance qu’il s’inscrira dans ma démarche globale.
Mais pourquoi donc est-ce que je choisis de créer des vidéos expérimentaux qui n’offrent pas une représentation collée au réel, mais sont plutôt poétiques, imaginaires, symboliques – ce qui, en retour, détermine ma manière de procéder ? Ce sera le sujet du prochain article.
