Quand les images fixes créent du mouvement (1e partie) 7/12

En tant qu’artiste interdisciplinaire, je m’intéresse tout particulièrement à la façon dont d’autres disciplines peuvent s’intégrer en cinéma expérimental ou en art vidéo. Plus spécifiquement comment la photographie, le dessin, la peinture, la danse et l’écriture peuvent y trouver place de manière amalgamée. Une fusion qui n’est rendue possible qu’au sein de l’image en mouvement et non ailleurs. Dans cet article, je me pencherai sur l’apport de la photographie (ou des images fixes) en expérimentation filmique.

Expérimenter avec l’image-seconde

Il existe de nombreux exemples fascinants de ces expériences qui nécessitent un impressionnant travail minutieux et patient. Puisque je dois commencer quelque part, je vais tirer le fil en débutant par cet exemple vu récemment, The Yellow Ghost (2012, 3: 30, 16mm, https://vimeo.com/261760519) du Québécois Guillaume Vallée. Celui-ci qualifie son processus de cinéma sans caméra. Il est intéressé par la matérialité de la pellicule, la traitant chimiquement, peignant et gravant dessus. Il modifie également des bandes VHS. Pour The Yellow Ghost, il est parti de 24 photogrammes d’une scène d’un documentaire sur l’Empire romain où on aperçoit un homme à cheval qui s’éloigne. Obsédé par un cauchemar d’enfance, Vallée semble avoir trouvé dans ce documentaire l’image qui correspondait à sa terreur nocturne. Il a décollé l’émulsion de ces photogrammes qu’il a recollée sur une pellicule transparente. Puis il l’a rephotographiée avec différentes sources lumineuses, dont de multiples expositions à la lampe de poche (en effet un objet très utile la nuit !).

Toutes les images qui en résultent sont montées de manière stroboscopique, soutenues par la musique d’Eric Gingras. La vision obsédante réapparaît tout au long du vidéo, mais est enfouie sous les diverses manipulations, comme sous des couches de temps. Le rythme effréné de The Yellow Ghost donne l’impression que l’artiste a voulu frénétiquement se débarrasser de son obsession, l’exorciser, mais l’apparition troublante persiste, collée au plus profond de la mémoire. Un peu comme dans un rêve flou dont on se souvient à peine hormis une image récurrente.

D’autres cinéastes s’intéressent également à l’expérimentation avec l’image-seconde : l’unité cinématographique de base. Le japonais Takashi Ito en propose une démonstration spéciale avec Box (1982, 8 minutes, 16mm, https://www.youtube.com/watch?v=1QmetESbp5o), constitué essentiellement de plans d’un ciel nuageux et d’un extérieur urbain. L’artiste a capturé ces séquences image par image et les a fixées sur les côtés d’un cube virtuel qui tourne sur lui-même. Ito utilise une variété d’alternances rapides : la «boîte» change de dimension, se déplace dans le cadre, se renverse, se réduit à un rectangle, se teinte en jaune et finit par s’aplatir. Les photos sont constamment remplacées sur les facettes de la forme cubique. Un espace public circulaire entouré d’immeubles a été filmé à 360 degrés afin que le montage mouvementé nous en fasse faire le tour de manière étourdissante. C’est une expérience visuelle étrange de voir ce mouvement giratoire affiché sur un carré en rotation. Ito pousse ses préoccupations formelles au point d’incorporer le déplacement vers l’avant d’un mur de bâtiment (un carré) dans la boîte mobile. Cette vision d’une tridimensionnalité aplatie sur une forme géométrique flottant dans le vide crée un mouvement improbable qui ne peut exister que dans un médium cinématographique.

Le Français Patrice Kirchhofer a toujours travaillé avec des images fixes. Dans Sensitométrie III (1976, 12 : 15, 16 mm, pour un extrait : https://lightcone.org/en/film-9569-sensitometrie-iii), il a filmé les diapositives qu’il a prises d’un homme montant et remontant le même escalier, vu de dos et de profil. Le film décompose puis recompose cette scène avec seulement quelques images clefs dont la durée varie. Kirchhofer parvient à créer un effet hypnotisant à partir d’une action simple et répétée. Il expérimente tous les rythmes de montage possibles, jouant avec l’opposition du positif et du négatif ainsi qu’avec le flottement provoqué par la superposition des images. Parfois, il s’attarde plus longuement sur des détails, comme s’il explorait un moment de vie en profondeur. Soutenue par une bande-son au rythme effréné, cette vision d’une silhouette devenue fantomatique a un impact quelque peu angoissant. Kirchhofer s’intéresse au cinéma comme un art du mouvement, mais un mouvement discontinu et erratique. Comme s’il supprimait des images au montage, produisant un effet encore plus oppressant qu’avec un film en continu.

Le retour de Muybridge en 2022

3210 (2022, 3: 17, https://vimeo.com/681834632) est un vidéoclip réalisé pour le rappeur Jeshi par l’Anglais Will Dohrn. Celui-ci utilise la photographie d’une manière différente que dans les exemples précédents. 3210 constitue un tour de force ahurissant qui mélange l’action en direct avec des milliers de photos imprimées en couleur. La caméra suit le rappeur lors d’une visite guidée de son quartier de l’Est de Londres. De longues bandes de photos juxtaposées sur des clôtures, des trottoirs ou sur une roue de vélo en rotation sont présentes dans tous les plans.

Cette réalisation s’inspire des expériences de Muybridge avec le zoopraxiscope apparu à la fin des années 1800. Un disque rotatif anime des images en faisant tourner une série de photographies devant l’œil à une certaine vitesse – c’est l’invention du tout premier film ! Dohrn reprend ainsi une ancienne technique, précurseure du cinéma, au sein d’une production actuelle. Dans 3210, les photos deviennent animées et font souvent écho à la séquence vidéo dans laquelle elles apparaissent. Une boucle est bouclée : la caméra filme des séries de photos fixes qui recréent le mouvement.

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