Après avoir expliqué dans le précédent article le contexte dans lequel je travaille, je vais traiter plus spécifiquement de ma façon personnelle d’aborder l’art vidéo (ou expérimental). Une fois la porte de l’atelier refermée, comment est-ce que je procède pour traduire en images en mouvement les univers qui m’habitent ?
Brassage créatif
J’ai développé au cours des années une pratique artistique interdisciplinaire et l’art vidéo m’a justement attirée par la possibilité d’intégrer dans le même travail plusieurs disciplines. Cette façon de créer imprègne également les étapes de conception d’une nouvelle production.
Concrètement, comment cela se manifeste-t-il ? Au départ, un déclencheur apparaît sous forme d’une idée fugitive ou d’une intention encore imprécise. J’allume la caméra, installe de l’éclairage, appuie sur le bouton «On» et j’improvise des gestes, des postures. Puis je regarde les séquences captées, j’en extrais des images que j’imprime, je les examine. Deux outils me viennent alors en aide : l’écriture et le dessin. J’écris librement à partir de ce que ces images me suggèrent. L’écriture me laisse entrevoir des «narrations» possibles, qui contribuent à enrichir l’élément déclencheur ou l’univers en développement. Je dessine également sur ces images, à côté d’elles, à partir d’elles. Le dessin possède cette faculté bien particulière de dévoiler d’autres types d’idées que celles générées par l’écrit; il s’écarte de façon surprenante de la logique familière en faisant émerger des représentations du subconscient. Photoshop me vient aussi en aide pour visualiser une esquisse de composition. En cours de processus, je peux entrevoir la nécessité de fabriquer des objets.
À partir de ces bilans créatifs, je retourne à la caméra et filme encore, manipulant au besoin la disposition d’éléments dans l’espace ou essayant un mouvement différent, et le même processus se répète jusqu’au résultat final. Par contre, je ne travaille pas de façon linéaire, mais plutôt par phases parfois successives, parfois parallèles. En même temps que ce processus d’élaboration, une ébauche de montage se développe peu à peu, organiquement, et de manière tout aussi expérimentale. Cette approche du montage tient à ma manière de considérer la matière vidéographique au même titre que toute autre matière tangible : par modelage, association, superposition, etc.
J’élabore également une sorte de storyboard à partir des images issues de l’ébauche de montage en cours, afin de me donner un aperçu visuel de la continuité qui se précise. Soit que je colle ces extraits sur un grand panneau, soit que je fasse appel à une plate-forme de conception graphique. Je place et déplace ces images sans cesse, pour en arriver à créer un tout poétiquement cohérent, selon ma logique personnelle…

Du ludique au poétique
Je procède donc par allers-retours afin d’agencer ce qui commence à prendre forme. Un dialogue incessant et dynamique entre une idée et sa concrétisation. J’aime expérimenter avec une diversité de matériels et de processus de création. Si je relis mon journal de bord, je constate qu’il fourmille de pistes à explorer. Le mot d’ordre : «Essayer pour voir ce que ça peut donner» ! Tester un autre éclairage, jouer avec les ombres, esquisser des gestes plus appropriés, mettre à l’épreuve un point de vue inhabituel, manipuler un objet différemment, superposer des images…
C’est tout ce branle-bas créatif qui a mené à mes réalisations vidéo. Je reste toujours fascinée de constater où cette stratégie débouche en bout de ligne. Quand l’écriture enrichit la vidéo, quand le dessin apporte un éclairage inédit sur les images, quand le travail photographique offre des pistes créatives et quand le montage révèle des avenues insoupçonnées, tout est possible sur l’écran blanc en devenir.
